Chicoutimi: lutte à trois sur fond de guerre tarifaire et de crise d'abordabilité
OTTAWA — Les résultats de l'élection partielle qui aura lieu lundi prochain dans Chicoutimi-Le Fjord, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, s'annoncent serrés et le verdict des électeurs pourrait bien refléter leurs préoccupations face au coût de la vie ainsi qu'à la guerre tarifaire.
L'anxiété causée par le président américain Donald Trump est moins centrale que durant l'élection générale de 2025, soutiennent bloquistes et conservateurs au sujet de ce qu'ils ont entendu sur le terrain.
Les libéraux croient, bien au contraire, que l'incertitude économique face aux droits de douane fait résonner leur message que les électeurs de Chicoutimi-Le Fjord ont besoin d'être représentés aux Communes par un député faisant partie du gouvernement de Mark Carney.
Les travailleurs de la région sont particulièrement touchés par les droits de douane, souligne en entrevue la candidate bloquiste Caroline Dubé, bien qu'elle insiste pour dire qu'elle a surtout entendu parler des enjeux de l'abordabilité et des difficultés des aînés face au coût de la vie.
La région regorge de travailleurs des secteurs de la foresterie et de l'aluminium, notamment.
«Je pense qu'on est encore plus d'actualité avec nos propositions. (...) Il n'y a toujours pas de propositions concrètes (du gouvernement) pour aider les industries de l'aluminium, les industries de la forêt», dit Caroline Dubé.
Le gouvernement Carney a mis en place des programmes d'aide pour les travailleurs touchés par les droits de douane, notamment ceux des secteurs de l'aluminium et du bois d'oeuvre. Or, le Bloc estime que ceux-ci sont insuffisants et que les critères d'admissibilité sont trop restrictifs.
Il reste à voir si les nouvelles mesures d'aide annoncées par Ottawa mardi permettront, dans la façon dont elles seront déployées, de réajuster suffisamment le tir aux yeux des bloquistes et de l'industrie.
La gestion de l'offre, omniprésente
Les producteurs laitiers, aussi très présents dans Chicoutimi-Le Fjord, tiennent au maintien intégral du système de la gestion de l'offre, lequel est constamment attaqué par Donald Trump et les membres de son administration.
Les libéraux ont d'ailleurs présenté leur candidat, Daniel Gobeil, comme une forme de garantie que le gouvernement Carney n'a aucune intention de faire des concessions sur la gestion de l'offre. Daniel Gobeil a longtemps été président des Producteurs laitiers du Québec.
À son avis, les électeurs de la circonscription «reconnaissent le leadership de M. Carney».
«Que ce soit les employeurs, que ce soit les entreprises, (...) ils sentent que, pour passer au travers des prochains mois, des prochaines semaines, c'est avec une voix au gouvernement qu'on va avoir le plus d'impact pour nos entreprises et notre portefeuille», fait-il valoir.
Le Bloc québécois, qui espère rafler une troisième circonscription dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean, a rappelé tout au long de la campagne qu'il est à l'origine d'un projet de loi adopté aux Communes afin que la gestion de l'offre soit protégée dans toute négociation commerciale.
«La réponse aux gens qui te demandent ''Oui, mais ça sert à quoi un parti d'opposition?'', manifestement, ça sert à quelque chose puisque c'est nous qui avons protégé la gestion de l'offre», martèle Mario Simard, député de Jonquière qui a épaulé Mme Dubé tout au long de sa campagne.
Le projet de loi bloquiste a été appuyé par tous les partis représentés aux Communes, dont les libéraux. M. Gobeil ajoute que «le Parti libéral du Canada a fondé la gestion de l'offre dans les années 70».
«Le leadership de Mark Carney a amené à vitesse grand V ce projet de loi de loi qui, à sa troisième mouture, a été adopté. On voit que ça a pris M. Carney pour qu'il soit finalement adopté.»
Quant aux conservateurs, ils ont répété, durant la récente période intensive de négociations avec les États-Unis, que la gestion de l'offre ne devait pas être sacrifiée.
Leur candidat pour l'élection partielle, Régis Gaudreault, a toutefois focalisé son message sur des propositions pour s'attaquer au coût de la vie. L'opposition officielle aux Communes réclame notamment que la suspension de la taxe d'accise sur l'essence soit prolongée au-delà de son échéance prévue par Ottawa, soit au-delà de la fête du Travail.
«Tous les jours dans mon porte-à-porte, on me parle du coût de la vie, le coût du panier d'épicerie, le coût de l'essence. Les gens, ils sont en train actuellement de préparer la rentrée scolaire de leurs jeunes enfants», a dit M. Gaudreault, un avocat de carrière.
Les jeunes et les familles sont d'ailleurs des électeurs particulièrement courtisés par les conservateurs.
Le «cynisme» des électeurs
Le directeur de la campagne dans Chicoutimi-Le Fjord pour les troupes de Pierre Poilievre, Vincent Desmarais, estime que le moment choisi par les libéraux pour déclencher l'élection partielle, en plein milieu de l'été, complexifie les efforts des conservateurs pour faire sortir le vote des jeunes.
«C'est sûr qu'il y avait une stratégie électorale du côté des libéraux qui contribue également au cynisme ambiant vis-à-vis la classe politique et la démocratie. Évidemment, ça a fait partie de notre message principal», résume-t-il.
Le lieutenant du Québec pour le gouvernement de Mark Carney, Joël Lightbound, réplique qu'«il y a toujours des voix pour contester le moment».
«Mais à mon avis, le moment est aussi bon qu'un autre», soutient le ministre, qui s'est rendu à trois reprises dans Chicoutimi-Le Fjord pour prêter main-forte à Daniel Gobeil.
L'élection partielle a dû être déclenchée puisque le député conservateur Richard Martel a quitté ses fonctions après avoir été nommé sénateur par M. Carney.
Le choix du premier ministre a été vu par certains comme une façon de dégarnir encore davantage les rangs des troupes de M. Poilievre et une tentative de renforcer la courte majorité des libéraux en Chambre.
M. Lightbound soutient n'avoir entendu aucune critique des électeurs de Chicoutimi-Le Fjord à ce sujet.
«En fait, j'ai entendu des bons commentaires que je partage à l'égard de M. Martel, de son dévouement pour la région, puis aussi plusieurs personnes qui étaient fières de le voir accéder au Sénat en se disant que ça va être une voix de plus pour la région.»
Fort connu, l'ex-élu conservateur a notamment été entraîneur de l'équipe d'hockey junior majeur Les Saguenéens de Chicoutimi. Sa notoriété fait dire aux bloquistes que les électeurs votaient davantage pour Richard Martel que pour les conservateurs.
Est-il donc possible pour les conservateurs de garder cette circonscription dans leur giron? «Les conservateurs, c'est un parti des régions plus que le Parti libéral qui est un parti plus axé sur les grandes métropoles, que ce soit Montréal, que ce soit Toronto, peu importe. Alors ça, on l'entend régulièrement, mais foncièrement, il y a du bleu (ici)», répond Régis Gaudreault.
Quoi qu'il en soit, tous se préparent à ce que les résultats soient serrés au terme de cette lutte à trois entre libéraux, bloquistes et conservateurs. Le ministre Lightbound croit que «tout peut arriver» dans une partielle et «littéralement chaque vote compte».
«Je crois que l'humilité est la mère de toutes les vertus dans la vie et certainement en politique. Donc je prends toujours pour acquis que ça peut être une longue soirée et cette partielle ne fait pas exception», conclut-il au sujet de ses attentes pour lundi soir.
Émilie Bergeron, La Presse Canadienne

