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Décriminalisation: Ottawa devra surveiller ce qui se passe en Colombie-Britannique

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21 juin 2022
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5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2022

OTTAWA — Le mois dernier, la Colombie-Britannique est devenue la première juridiction au Canada à apporter des changements pour s'assurer que les utilisateurs de drogue ne seront plus arrêtés ou accusés lorsqu'ils transportent jusqu'à 2,5 grammes de drogues illicites, et ce, à partir de l'année prochaine.

Il s'agit de la première juridiction du pays à décriminaliser la possession de petites quantités de drogue dans le but d'endiguer la vague croissante de décès liés à la toxicomanie. Depuis janvier 2016, près de 27 000 Canadiens sont morts de causes liées aux opioïdes, selon l'Agence de la santé publique du Canada.

Résoudre la crise des opioïdes en dépénalisant l'accès aux opioïdes peut sembler contre-intuitif.

Mais de nombreux experts impliqués dans la recherche sur la consommation de substances au cours des dernières décennies sont arrivés à la conclusion, au cours des 20 à 30 dernières années, que l'utilisation de sanctions pénales pour dissuader les gens de consommer certaines substances ne fonctionne tout simplement pas.

«En plus d'être inefficace, il est également clair que les sanctions pénales pour l'utilisation de certaines substances ont engendré une série de conséquences négatives imprévues», a déclaré Michael John (M-J) Milloy, chercheur au British Columbia Centre on Substance Use.

Celles-ci vont d'un risque accru de surdose mortelle à une probabilité réduite qu'une personne recherche un traitement pour la toxicomanie, a-t-il ajouté.

Les méfaits de la criminalisation et de l'incarcération pèsent le plus lourdement et de manière inéquitable sur les personnes racisées, pauvres et vivant avec de multiples problèmes de santé mentale, a déclaré M. Milloy, et c'est pourquoi les gens ont cherché des solutions de rechange.

«La dépénalisation n'est pas la légalisation; cela ne signifie pas que les drogues sont légales», a déclaré Garth Mullins, membre du Vancouver Area Network of Drug Users

Au contraire, la dépénalisation signifie que les trafiquants de drogue seraient toujours susceptibles d'être arrêtés, mais que la police n'arrêtera pas quelqu'un pour possession et consommation de petites quantités de drogue.

Ian Culbert, directeur exécutif de l'Association canadienne de santé publique, a déclaré qu'il est important de noter le contexte dans lequel la consommation de drogues est devenue criminalisée.

«Cela fait partie intégrante de notre culture, que les drogues sont mauvaises», a déclaré M. Culbert.

Il dit que les stéréotypes négatifs profondément enracinés sur les personnes qui consomment de la drogue incluent la croyance voulant qu'elles «n'aient tout simplement pas ce caractère moral pour se relever et surmonter quoi que ce soit, ou qu'elles soient simplement paresseuses».

La réalité est que des personnes qui ont fait face à des obstacles qui les ont laissées avec une douleur physique ou émotionnelle peuvent ne pas avoir les outils appropriés pour les affronter d'une autre manière. Elles se tournent alors vers des substances pour engourdir leur douleur, a expliqué M. Culbert.

La consommation de drogue et la criminalisation affectent les peuples des Premières Nations d'une manière particulière, a déclaré Carol Hopkins, directrice générale de la Thunderbird Partnership Foundation.

Les membres des Premières Nations sont surreprésentés dans le système de justice pénale, et les raisons pour lesquelles ils sont incarcérés peuvent être liées à la colonisation et au racisme au Canada, a indiqué Mme Hopkins, qui a également été coprésidente du Groupe de travail d'experts sur la toxicomanie de Santé Canada.

«La consommation de drogue est un moyen de faire face au traumatisme non résolu», a-t-elle déclaré.

Alors que les services de réduction des méfaits deviennent disponibles dans les zones urbaines, des services similaires sont sous-financés ou inaccessibles dans les communautés des Premières Nations.

Traiter ceux qui consomment des drogues comme des «criminels» ne tient pas compte qu'ils peuvent ne pas avoir accès aux choses qui garantissent une bonne qualité de vie et stigmatise davantage les gens en raison de leurs expériences de vie.

Elle a qualifié d'inhumain le fait que des membres des Premières Nations se retrouvent en prison pour consommation de substances, alors que c'est souvent un moyen de faire face à des expériences telles que les pensionnats, les effets du système de protection de l'enfance ou des problèmes sociaux comme le manque d'accès à l'eau potable.

Le député conservateur Brad Vis, qui représente la circonscription de Mission-Matsqui-Fraser Canyon en Colombie-Britannique, a récemment déclaré aux journalistes que la dépénalisation faisait partie de l'approche «douce envers la criminalité» du gouvernement libéral fédéral.

«La Colombie-Britannique est dans une crise des opioïdes, a-t-il déclaré. Nous ne voyons aucun engagement de la part de ce gouvernement à fournir des soins appropriés, des soins adaptés à la culture des Canadiens et des Britanno-Colombiens qui souffrent de dépendance. Nous sommes à l'épicentre des problèmes de toxicomanie au Canada.»

M. Mullins n'est pas d'accord sur le fait que cette approche ne fonctionnera pas, soulignant que «nous avons essayé de lutter contre le crime pendant 100 ans» et que la prison elle-même est une expérience traumatisante qui peut entraîner une augmentation de la consommation de drogue.

«Il n'y a aucune preuve montrant que cela fait quoi que ce soit pour aider à garder les gens en sécurité, ou pour les empêcher de se droguer ou quelque chose comme ça. Plus de punitions ne font qu'empirer les choses», a-t-il déclaré.

Mais M. Mullins convient que la Colombie-Britannique n'a pas proposé de solution qui s'attaque pleinement au problème.

«Nous avons dit qu'il faudrait une dépénalisation et un approvisionnement sûr», a-t-il avancé.

Un approvisionnement réglementé et sûr en opioïdes vise à garantir que les gens ne dépendent pas de l'approvisionnement en médicaments non réglementés et hautement toxiques dans la rue.

Même si les limites de possession approuvées en Colombie-Britannique sont critiquées par ceux qui croient qu'elles vont trop loin, de nombreux défenseurs jugent de leur côté qu'elles ne vont pas assez loin.

Carolyn Bennett, ministre de la Santé mentale et des Dépendances, a dit la semaine dernière aux députés du comité parlementaire de la santé que le gouvernement ne pouvait pas étendre la décriminalisation au-delà de la Colombie-Britannique avant de pouvoir s'assurer qu'il n'y aura pas de «conséquences imprévues pour la sécurité publique», comme les gangs et le crime organisé.

«Le gouvernement a dit: "Nous devons être très prudents à ce sujet". Et c'est vrai», a déclaré Mme Hopkins.

«Nous devons faire attention à la façon dont nous structurons la politique sur les drogues au Canada, mais tant que nous faisons attention, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser la peur dominer.»

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Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Meta et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

Erika Ibrahim, La Presse Canadienne