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Des citoyens souhaitent pouvoir un jour mettre en marché un ail des bois cultivé

durée 09h00
1 juillet 2026
La Presse Canadienne, 2026
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7 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — La première fois que Sami Beauséjour a organisé une distribution de semences sur le groupe Facebook «Ail des bois du Québec», dont il est l'administrateur, il a reçu une quantité de demandes si importante qu'il a dû fermer immédiatement le formulaire en ligne qui les accueillait.

Six ans plus tard, le groupe, qui sert aussi à partager de l'information, compte 60 000 membres, qui partagent au moins une chose: l’ail des bois leur tient à cœur.

Certains citoyens voudraient que la situation de l’ail des bois soit réévaluée pour permettre sa mise en marché lorsqu'il est cultivé, bien que la situation de la plante soit encore délicate. D’autres craignent que le retour sur le marché de cette plante indigène, interdite à la vente depuis plus de trente ans, recrée les conditions qui ont presque mené à sa disparition.

S’il suscite autant d'enthousiasme auprès des Québécois, c'est à cause de son importance culturelle. Se trouvant dans les érablières, la plante au goût d'ail doux laisse indifférents les Ontariens, qui en ont eux aussi dans leur forêt, où aucune loi ne la régit.

Au Québec, l'ail des bois a fait l'objet d'un commerce tellement important qu'il a décimé ses populations. Ainsi est-il devenu l'une des toutes premières plantes à se retrouver sous la protection de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, en 1995.

Depuis, sa vente est interdite et sa récolte, limitée à 50 bulbes ou 200 grammes de toute partie de la plante par personne, par an, hors des milieux protégés.

Le marché noir de l’ail des bois

L’engouement, jumelé à une limite de cueillette et à une réputation quasi mythique, explique qu’un important marché noir d’ail des bois sévisse toujours au Québec.

Sami Beauséjour a été le témoin des traces laissées par des contrebandiers, en mai 2026. Sur la terre publique où il va cueillir, près de Québec, ils ont laissé sur le sol des plants entiers, des feuilles et des tiges coupées pour ne garder que les plus gros bulbes, ainsi que quelques cannettes de bière vides.

«C’est juste quand j’ai eu fini que j’ai vu que quelqu’un avait jeté l’équivalent de deux fois ma récolte», se rappelle M. Beauséjour, qui avait passé deux heures à la cueillir avec beaucoup de précautions.

Depuis le début de 2026, un peu plus de 10 000 bulbes d’ail des bois ont été saisis par la protection de la faune, rapporte le porte-parole et lieutenant Bruno Chartrand. Au mois de mai, les agents de la faune avaient remis des constats d'infraction à 26 individus ayant dépassé les limites de possession d’ail des bois, pour 36 signalements reçus.

Les cueilleurs abusifs récoltent à la pelle l’équivalent de poches de hockey, laissant peu de chances de survie à la talle, illustre le lieutenant, qui en a lui-même pourchassé au cours de sa carrière.

«Il y a une forte valeur marchande à l’ail des bois. La situation de l’espèce incite certains individus à en cueillir plus que la loi ne le permet», estime M. Chartrand. Selon lui, un pot de vitre d’un litre contenant entre jusqu’à 150 bulbes se vend entre 40 $ et 50 $ sur le marché noir.

Les amendes vont de 10 000 $ à 1 million $ pour les personnes physiques, selon la loi. Pour des quantités saisies moins importantes, la protection de la faune peut donner des sanctions administratives pécuniaires de 2000 $.

La sévérité des amendes s’explique par la protection légale sous laquelle l’ail des bois est toujours placé. Selon Andrée Nault, botaniste spécialisée dans la protection des espèces menacées et vulnérables, l'ail des bois doit continuer de l’être, surtout en raison de la lenteur de son processus de reproduction.

Un plant d’ail des bois, lorsque planté à partir d’une graine, prend sept à dix ans avant de produire des semences, explique celle qui a travaillé sur un projet d’ensemencement de l’ail des bois, «Sem’ail», pendant une décennie, alors qu’elle était conseillère scientifique au Biodôme de Montréal.

Lorsque les participants étaient chanceux, leurs plants faisaient cinq millimètres au premier printemps. L’année suivante, c’était un centimètre. Et la troisième, deux centimètres. De maigres gains pour ceux qui rêvent d’une forêt remplie d’ail des bois.

«On m’appelait et on me disait que ça ne poussait pas. Non! C’est normal. C’est ça la vitesse de croissance», indique Mme Nault.

L'appétit des restaurants

Malgré l’interdiction de vente, certains restaurants se mouillent à travailler l'ail des bois, considérant que le fait de l’intégrer à un plat ne constitue pas une mise en vente.

Au printemps 2026 seulement, La Presse Canadienne a dénombré au moins quinze restaurants au Québec qui en avaient sur leur menu.

Les restaurateurs aiment l’ail des bois pour son goût, mais aussi parce qu’elle fait partie des «éphémères printaniers», ces premières plantes comestibles qui sortent après un long hiver.

Ils s’approvisionnent dans les limites légales par la cueillette responsable sur des terres qui leur sont accessibles ou auprès de producteurs ontariens, qui ont le droit de vendre la marchandise.

Cette deuxième option est insensée pour le chef et propriétaire David Gautier, du Bar Saint-Denis, situé à Montréal.

«Je suis obligé d’acheter de l’Ontario pendant qu’il y a du monde qui roulent dans le bois avec un quatre roues en écrasant tout sur leur passage, parce qu’il y a une loi stupide et archaïque au Québec», s’insurge-t-il.

«Oui, il y a eu de l’abus, mais c’était en 1995. Les gens sont beaucoup plus avertis et conscients de ce qu’ils achètent», soutient le chef.

Cette conscience pourrait agir comme facteur de protection, selon M. Gautier, une opinion partagée par les deux chefs du traiteur Cuisine Adeu, Léo Morin et Félix Roy. Mais pour que le grand public soit sensibilisé à cette question, il doit d’abord savoir que la plante existe, estiment-ils.

«Si tu n’en as jamais vu, jamais mangé, tu ne seras jamais au courant de ce qui entoure le produit», soutient Léo Morin.

Lors d’un évènement où ils en ont servi, Félix Roy s’est fait demander plusieurs fois par des invités ce qu’était la feuille qui entourait leurs crevettes nordiques.

«C’est problématique que les gens ne connaissent pas ça. On est censés être conscients de ce qu’il y a dans notre terroir», soutient-il. Pour lui, ce serait symptomatique d’une perte de connaissance des Québécois de leur territoire.


Pour un commerce encadré

Line Lapointe, professeure titulaire du département de biologie à l’Université Laval, est du même avis. «La relation des Québécois à la forêt a changé en trente ans.»

Ses études ayant démontré que l’ail des bois se prête bien à la culture en forêt, contrairement à d’autres espèces indigènes similaires, elle fait partie de ceux qui font pression sur le ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs du Québec pour qu'il assouplisse sa position et permette la vente d'un ail des bois cultivé.

Pas question de revenir à un marché comme celui des années 1980 dont se souvient Mme Lapointe, quand des bocaux d’ail des bois remplissaient les rayons des épiceries québécoises.

La vente impliquerait une traçabilité, permettant de savoir la provenance exacte de l'ail des bois, et les producteurs devraient être inscrits à un registre pour mettre en vente leur récolte, qui pourrait être encadrée par des quotas.

Elle attend maintenant que les sciences sociales prennent le relais et entreprennent des études de marché pour faire évoluer le projet. «Il faut démontrer que si on met une espèce cultivée sur le marché, les gens seront prêts à payer pour ce produit-là plutôt que de continuer à le piller», avance-t-elle, précisant que l’ail des bois cultivé serait dispendieux.

«Toutes les espèces naturelles ont des capacités limitées de croissance qui ne se prêtent pas nécessairement à une exploitation comme celle faite par l’humain», soutient pour sa part la botaniste Andrée Nault. «Si l’ail a été mis dans une situation précaire, c’est un peu à cause, justement, de l’exploitation», conclut-elle.

Le ministère de l’Environnement n’envisage aucune modification réglementaire concernant la possibilité de commercialiser l’ail des bois, mais reste ouvert à la discussion, a fait savoir son porte-parole, Daniel Labonté.

Un parcours semé d’obstacles

Plusieurs personnes aspirant à planter leur talle se replient sur l'achat de semences en ligne, une solution facile, mais risquée, car ceux qui pensent acheter de l’ail des bois se font souvent berner.

La plupart des semences vendues se révèlent souvent être des semences de ciboulette. D’autres correspondent à l’ail des ours, le parent eurasien de l’ail des bois dont la plantation peut menacer la biodiversité des forêts. Et s’il s’agit véritablement de l’une des deux espèces qui poussent au Québec, il est probable qu’elles viennent du marché noir.

La vente de semences d’ail des bois serait le type de commercialisation le plus plausible, et représenterait un terrain d’entente entre les deux camps.

La botaniste Andrée Nault considère cette voie comme possible, à condition qu'elle implique des personnes spécialisées et un respect strict des colonies existantes. «S’il peut y avoir une éthique de récolte de graines dans les populations naturelles, ça pourrait être une excellente solution.» Elle demeure prudente et souhaite que cela serve à peupler des milieux protégés.

Pour Sami Beauséjour, le camp de la commercialisation gagne surtout quand il est question des graines, mais il comprend les arguments de celui de la conservation. «C’est un risque que les gens n’ont pas envie de prendre, de commencer la vente et que ça n’améliore pas la situation.»

Julia Myles, La Presse Canadienne