Des étudiants en médecine familiale parlent des impacts du climat politique

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Ils ont choisi la médecine de famille comme seul choix de résidence, car ils ont été séduits par la polyvalence de cette spécialité. La Presse Canadienne a discuté avec des étudiants en médecine qui se sont ouverts sur les réflexions qui les ont habités lorsqu'est venu le moment de faire leur choix de résidence, alors que le bras de fer entre les médecins et le gouvernement battait son plein.
Cela a mis une ombre sur la médecine de famille, et plusieurs étudiants ont douté d'aller dans cette direction.
Les résultats du premier tour de jumelage du Service canadien de jumelage des résidents (CaRMS) ont montré que 146 postes de résidents en médecine de famille sont restés vacants au Québec. Dans le reste du Canada, il y a eu 105 postes non comblés en médecine familiale.
Le nombre de postes vacants après le deuxième tour de jumelage sera publié le 21 avril prochain.
«Les jeunes hésitent déjà beaucoup à savoir quelle carrière ils vont faire dans le futur, rappelle Félicia Harvey, étudiante en médecine à l'Université de Montréal. Donc, c'est sûr que s'il y a des événements comme ça qui rajoutent de la pression et de l'incertitude, et bien ça en paye le prix et c'est un peu ce qu'on voit avec le jumelage de cette année.»
Les étudiants avaient jusqu'à la fin novembre pour faire leur choix de résidence. L'ancien ministre de la Santé Christian Dubé avait adopté un mois plus tôt la controversée loi 2 sous bâillon, qui visait à revoir le mode de rémunération des médecins.
Remise en question
Rosalie Kègle, qui est en train de compléter son externat à l'Université de Sherbrooke, en convient. Le contexte politique à ce moment-là a créé de l'incertitude. «Je pense que le gouvernement a fait porter le chapeau aux médecins de famille pour beaucoup de problèmes pour lesquels ils sont impuissants. C'est sûr que je me suis demandé si je voulais vraiment m'embarquer là-dedans», confie-t-elle au bout du fil.
Elle se demandait si finalement elle ne serait pas mieux dans une autre spécialité. «Mais au final, je me suis dit que j'allais me concentrer sur ce que moi j'aime. Le reste, le contexte politique, le système de santé, on verra au fur et à mesure. Je vais essayer de ne pas me laisser influencer par ça», raconte-t-elle.
«Malheureusement, ça n'a pas été tout le monde qui a pensé comme moi. [...] J'en connais personnellement des gens qui pensaient aller en médecine de famille et qui ont décidé d'aller dans d'autres spécialités, et c'est très correct aussi. C'est très valide. Je les comprends totalement, j'étais là moi aussi dans cette réflexion.»
Alexandre Rivard, qui fait son parcours de médecine à l'Université de Montréal, a lui aussi été attiré par «la richesse de toute la prise en charge» qu'un omnipraticien peut faire. Il est dans une situation particulière, car il a auparavant complété un baccalauréat en génie mécanique.
Les sous-entendus dans le discours politique que les médecins n'en font pas assez l'ont amené à réfléchir sur son avenir. «Ça m'a beaucoup remis en question si je fais ma pratique au Québec ou pas ou même, pour être bien honnête, je me suis même posé la question: ''est-ce que je retourne en génie mécanique''.»
M. Rivard s'est rappelé pourquoi il avait fait le choix de changer pour la médecine. Le contact avec les gens et le fait de pouvoir aider les communautés l'ont gardé dans cette voie.
Attrait pour la région
Même si tous s'entendent pour dire que ce fut un automne éprouvant, pour certains étudiants, la tension entre les fédérations et le gouvernement ne les a pas amenés à s'interroger sur leur avenir. C'est le cas d'Étienne Turcotte, qui a été exposé à la médecine de famille dès sa première année à l'Université Laval. Il avait fait un stage aux Escoumins du programme Sarros (Soutien aux régions pour le recrutement d'omnipraticiens et de spécialistes).
Originaire de la Côte-Nord, il a tout de suite été séduit par la médecine en région. Il n'est pas le seul. L’engouement pour l’apprentissage de la médecine hors des grands centres se fait sentir dans plusieurs facultés. À l’Université Laval par exemple, les 57 places à l’externat longitudinal intégré (ELI) ont déjà été comblées pour 2026-2027.
«C'est sûr que ça a été une période assez tendue politiquement, il y avait de grosses discussions sur l'échelle politique à la grandeur du Québec, soulève M. Turcotte. Mais personnellement, ça m'a même motivé encore plus [...] à aller en médecine de famille et à aller porter main forte aux gens sur le terrain.»
Le fait d'avoir été en contact avec beaucoup de médecins de famille pendant sa première année d'externat a consolidé son choix. «De ne pas me spécialiser dans quelque chose, mais rester plus généraliste, je trouve ça très intéressant, relate M. Turcotte. L'optique de créer des liens qui vont être pérennes dans le temps avec des patients pendant de nombreuses années, de les voir grandir, de les aider dans leur vie, de les voir avoir des enfants, de suivre leurs enfants.»
Félicia Harvey ne s'est pas non plus remise en question. «Pour moi, ça n'a pas vraiment eu d'impact parce que ma réflexion, c'est qu'on ne devrait pas choisir notre job de vie basé sur le climat politique actuel, parce que je pense sincèrement que les choses vont changer», affirme l'étudiante.
Elle reconnaît cependant que dans les dernières années, et particulièrement à l'automne, le climat a été «très délétère pour la médecine de famille».
Mme Harvey, qui est également vice-présidente de la Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ), a vu des collègues qui considéraient faire leur résidence en médecine de famille et qui ont changé d'idée. «Il y en a qui trouvaient que ça semblait plus simple. Il y en a aussi que ça affecte beaucoup d'entendre un message négatif sur leur travail, alors qu'ils ont l'impression qu'ils travaillent fort, qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour leurs patients», rapporte-t-elle.
Mme Harvey est optimiste pour la suite. «Je pense qu'il va continuer d'avoir des moments plus critiques comme ça pour la médecine en raison des négociations, des réformes et tout ça, mais à la fin de la journée, il faut y aller avec ce qui nous intéresse, et un peu faire fi de ce climat politique», conclut-elle.
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Katrine Desautels, La Presse Canadienne