Des soldats déployés en Arctique, en Lettonie et peut-être au Groenland

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Les Forces armées canadiennes (FAC) doivent demeurer en Lettonie pour dissuader Vladimir Poutine d'envahir les pays baltes, elles doivent bonifier leur présence en Arctique et peut-être même jouer un rôle au Groenland, selon des experts consultés par La Presse Canadienne.
Environ 2000 soldats canadiens sont déployés, en rotation, en Lettonie, dans le cadre d’une mission de l’OTAN.
«Avec les turbulences que subit le monde présentement, comme nous l’avons entendu de la bouche de certains leaders mondiaux à Davos cette semaine, nous sommes très reconnaissants de la présence des Canadiens dans notre pays», a expliqué Ivars IJABS, député letton au Parlement européen, dans un entretien téléphonique avec La Presse Canadienne.
«Comme vous le savez, la Lettonie est bordée par un pays agressif, qui menace son indépendance, sa sécurité et sa démocratie», a ajouté l’eurodéputé, en parlant de la Russie, située à un peu plus de 200 km du camp Adazi où les Canadiens dirigent une mission internationale sous l’égide de l’OTAN.
Les troupes canadiennes sont présentes sur place depuis 2017 pour renforcer la défense du flanc est de l'Europe et dissuader la Russie d'envahir les pays baltes.
Dans un contexte où le comportement des États-Unis fragilise l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), est-il possible que la Russie décide de profiter de cette faiblesse pour attaquer la Lettonie, où sont déployés quelques milliers de soldats canadiens?
«Vladimir Poutine est trop occupé et trop faible actuellement en raison de sa guerre contre l’Ukraine», donc, à court terme, ce scénario est improbable, mais il est probable «malheureusement, à moyen et long terme», soutient le député Ivars IJABS, qui fait partie de la Délégation pour les relations avec les États-Unis, au Parlement européen.
Stephen Saideman, professeur de relations internationales à l’Université Carleton, croit qu’avec «Donald Trump comme président des États-Unis, Poutine a la meilleure opportunité qu'il n’aura jamais» pour attaquer un des pays baltes, comme la Lettonie.
Et si ce scénario devait se produire, les soldats canadiens présents dans ce pays, et incidemment le Canada, «se retrouveraient immédiatement en guerre», a indiqué M. Saideman dans une entrevue mercredi.
«Poutine pourrait penser qu’en attaquant un pays balte maintenant, les États-Unis bloqueraient toute riposte, ce qui entraînerait l’effondrement de l’OTAN. C’est donc une crainte réelle et importante» et «il est tout à fait plausible que Poutine y voit une occasion de porter le coup de grâce à l’OTAN», a-t-il ajouté.
Redéployer les soldats basés en Lettonie vers l’Ouest?
Compte tenu de l’appétit maintes fois exprimé de Donald Trump pour le flanc ouest de l’Atlantique, le professeur de science politique à l’UQAM Justin Massie est d’avis que la contribution canadienne à l’OTAN «devrait prioriser le Groenland et le territoire canadien».
Ainsi, celui qui est également codirecteur du Réseau d’analyse stratégique suggère qu’une partie des troupes canadiennes déployées en Lettonie soient rapatriées vers l’Ouest.
«Ça ne remettrait pas en question notre engagement à défendre les pays d’Europe de l’Est», a tenu à préciser le professeur, dans un entretien avec La Presse Canadienne mardi.
«Peut-être que les Français, les Italiens, les Espagnols, les Grecs, les Suédois et les autres pourraient penser à augmenter leurs contingents dans les pays baltes pour libérer les Canadiens dans une menace plus pressante sur leur propre territoire ou dans les eaux arctiques.»
Pour sa part, le directeur de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique, Mathieu Landriault, croit que le Canada doit bonifier sa présence dans l’Arctique, sans pour autant déplacer les soldats présents en Lettonie.
«Je pense que le ministère de la Défense nationale du Canada a déjà des plans pour augmenter les effectifs sur la terre, dans les airs et dans la sphère maritime» sur son propre territoire.
L’augmentation des effectifs dédiés aux opérations navales est peut-être le besoin le «plus évident».
Mathieu Landriault a ajouté que «la mission en Lettonie n'est pas vraiment focalisée sur la sphère maritime», par conséquent les soldats qui y sont déployés ont une expertise différente que ce qui est nécessaire pour protéger les eaux polaires.
Le directeur de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique a tenu a préciser que «la contribution du Canada en Lettonie contribue à l'unité de l’OTAN» et que «le Canada y tient».
Une fragilisation qui profite à Poutine
Aucun des spécialités interviewées par La Presse Canadienne ne croit que le Groenland soit menacé, à court terme, par la Chine ou la Russie, comme le prétend le président américain.
Toutefois, le professeur Justin Massie croit que Vladimir Poutine pourrait profiter des déclarations de Donald Trump sur les supposées intentions russes au Groenland pour envoyer réellement des «navires et des avions» près des côtes du Groenland.
Donc, «essentiellement, faire la menace imaginée par Donald Trump, et la rendre existante».
Une telle opération pourrait «participer à la décision de Donald Trump d’utiliser la force et d’annexer le Groenland», ce qui aurait pour résultat de «détruire l’OTAN», qui est «l’objectif souhaité par Vladimir Poutine».
On ne peut écarter, selon lui, ce scénario.
Le professeur Saideman est plutôt d’avis que Vladimir Poutine se réjouit de voir la fragilisation de l’OTAN et restera «en dehors» des enjeux concernant le Groenland.
Pour illustrer ce que Vladimir Poutine doit ressentir en regardant Donald Trump menacer l’OTAN, Stephen Saideman a rappelé une célèbre citation attribuée à l’empereur Napoléon Bonaparte: «N'interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur».
Donald Trump a maintes fois menacé de s’emparer du Groenland, mais mercredi à Davos, le président des États-Unis a indiqué avoir eu une réunion productive avec le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, et a affirmé qu'ils avaient «établi le cadre d'un futur accord concernant le Groenland et, en fait, toute la région arctique».
Jeudi, peu de détails avaient filtré sur ce projet.
Stéphane Blais, La Presse Canadienne