La survie des sports d'hiver au Québec dépendra des investissements en adaptation

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Les sports d’hiver ont-ils un avenir au Québec malgré le réchauffement climatique?
La question se pose à la suite de la publication de différentes études depuis le début de l’année qui nous apprennent notamment que le nombre de sites capables d’accueillir des Jeux olympiques d’hiver risque de passer de 93 actuellement à 52 en 2050. Le Québec, lui, doit s’attendre à un réchauffement des températures moyennes de 6,6 degrés Celsius d’ici la fin du siècle, c’est-à-dire de 9 degrés dans le nord de la province, mais de 5 degrés dans le sud.
La réponse courte à la question ci-dessus est oui. La réponse longue, c’est oui, mais…
Il faudra en effet investir assez lourdement et faire preuve d’ingéniosité pour adapter la pratique des sports d’hiver à ces changements au Québec, une démarche amorcée depuis plus ou moins longtemps selon les sports et la clairvoyance de ceux qui en sont responsables.
Angelica Alberti-Dufort, spécialiste en changements climatiques au consortium Ouranos, souligne d’ailleurs que l’impact du réchauffement n’est pas toujours évident. «La science du climat, c'est compliqué à intégrer parce que le climat, c'est variable. Cette année démontre bien que l’hiver, le froid et la neige ne vont pas complètement disparaître.»
Des chiffres alarmants
Les conclusions des recherches approfondies menées par Ouranos en 2024 pour l’Association des stations de ski du Québec (ASSQ) n’étaient pourtant guère réjouissantes.
Dans une série de rapports extrêmement détaillés, Ouranos traçait alors un portrait de l’évolution de l’hiver québécois d’ici 2050 et d’ici 2070 dans différentes régions en fonction de deux scénarios de réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’un optimiste et l’autre pessimiste.
En gros, les rapports prévoyaient, selon les régions et les scénarios, une baisse de 15 à 45 cm du couvert de neige naturelle, une réduction de 15 à 25 jours de couverture de neige continue au sol, une hausse du nombre de jours de pluie hivernale et de jours de gel-dégel.
Pour s’adapter, les experts d’Ouranos concluaient que les stations de ski devraient augmenter leurs investissements – notamment en fabrication de neige – de 18 % à 23 % d’ici 2050 et de 48 % à 72 % d’ici 2070 selon le scénario. Elles auraient aussi besoin, au mieux, de 300 employés additionnels d’ici 2050 et, au pire, de 1200 travailleurs de plus d’ici 2070 pour l’entretien des pistes. Parallèlement, on prévoyait également une baisse de l’achalandage de 2 % à 6 % à terme.
Ski alpin: optimisme étonnant
Une saison écourtée avec une baisse d’achalandage et le besoin d’investissements massifs devraient en principe pointer vers un modèle d’affaires fragile, mais ce n’est pas du tout l’avis de l’ASSQ. Son président-directeur général, Yves Juneau, explique «qu'on vit ces changements-là depuis quelques années. On a prévu des mesures pour s'y adapter, comme la fabrication de neige, mais ce n'est pas la seule».
Alors que le Québec vit un des hivers les plus froids qu’il ait connu depuis quelques années, Yves Juneau va même jusqu’à affirmer qu’«un réchauffement des températures moyennes va offrir des conditions beaucoup plus agréables pour les périodes les plus importantes pour nous, en janvier et en février, quand on a le gros de l’achalandage, parce qu'il n'y a pas grand monde qui skie à moins 30».
Il fait aussi valoir que le raccourcissement de la saison se fera surtout sentir avant les Fêtes et après les relâches, «des périodes qui sont marginales pour nous. On peut faire des généralisations avec le rapport, mais quand on le décortique de façon plus chirurgicale, on voit que le cœur de l'hiver va être préservé.»
L’automatisation et les techniques de fabrication de neige, qui permettent d’en faire à moins 2 degrés plutôt qu’à moins 7 comme autrefois, vont aussi allonger la saison, dit-il, ajoutant qu’«avec l'automatisation, on est capable de pallier ce défi de croissance des coûts de la main-d’œuvre».
On a aussi appris à entretenir le fond de terrain l’été pour avoir besoin de moins de neige et les équipements pour damer les pistes ont évolué de manière fulgurante. «Les dameuses ont maintenant des profondimètres qui nous permettent de voir où on a un surplus de neige et où on en manque pour savoir où la déplacer dans nos pistes et où on doit en fabriquer davantage», dit M. Juneau.
Et les investissements ne ralentiront pas: la dernière Étude financière et économique du secteur prévoit des investissements de 134 millions $ au cours des deux prochaines années.
Ski de fond: en rattrapage
«Pour nous, la fabrication de neige de culture (neige artificielle), c'est relativement nouveau, ça fait peut-être une vingtaine d'années qu'on fait ça en ski de fond, mais c'est une des stratégies qu'on utilise pour s'adapter aux changements climatiques», affirme Claude Alexandre Carpentier, directeur général de Ski de fond Québec. Pour le moment, dit-il, la neige artificielle sert «surtout pour nos compétitions, mais éventuellement on va le faire pour le ski de fond récréatif».
Les nouvelles méthodes permettent maintenant de fabriquer de la neige en hiver et de l’entreposer l’été dans des fosses naturelles. En la recouvrant de toiles puis de copeaux ou de sciure, on réussit à en conserver 80 %. «Au Québec, on est un petit peu en retard par rapport à cela, avoue M. Carpentier, mais ça fait partie des stratégies qu'on envisage.»
Les concepteurs de pistes cherchent aussi désormais à maximiser le couvert forestier pour limiter l’exposition des sentiers au soleil et là aussi, on a appris à préparer le sol en été et à profiter des nouvelles technologies. «Avant ça prenait vraiment beaucoup de neige pour être capable de damer. Maintenant avec seulement 10 centimètres de couverture on est capable de faire de très bons parcours. Ils ont vraiment raffiné les appareils», dit M. Carpentier.
Claude Alexandre Carpentier parle aussi de solutions qui existent ailleurs, comme des tapis synthétiques qui permettent de faire du ski de fond l’été ou encore des pistes réfrigérées ou même des pistes intérieures. Certes, ce sont des solutions coûteuses, mais il fait valoir que le ski de fond n’a pas été gâté en matière de fonds publics. «Historiquement pour le ski de fond, on n'a jamais pensé à travailler avec les municipalités et les gouvernements pour faire des investissements d'infrastructures. Pourtant, si vous regardez le hockey, des arénas ça coûte des millions de dollars et il n'y a pas un million de hockeyeurs au Québec (NDLR: il y en a environ 89 000), mais il y a un million de fondeurs au Québec.»
Patinoires extérieures en péril
Parlant de hockey, les patinoires extérieures sont devenues source de préoccupation pour les municipalités. «Dans plusieurs villes à travers le Québec, il y a toujours une remise en question à savoir si oui ou non, on refait des patinoires, reconnaît le président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), Guillaume Tremblay. À la fin de chaque saison hivernale, on regarde le nombre de jours où les gens ont pu utiliser la patinoire versus le coût de l'entretien et des fois, on se dit: wow ça coûte très très cher en bout de ligne.»
L’UMQ a d’ailleurs prévu un atelier sur l’impact des changements climatiques sur les loisirs lors de ses assises à la mi-mai. Mascouche, où Guillaume Tremblay est maire, compte une douzaine de patinoires extérieures. Il en a fermé «deux ou trois» au cours des dernières années. À cause du coût – entretien et installation d’une roulotte pour accueillir les patineurs – mais aussi parce que les changements climatiques l’ont obligé à ne plus en aménager sur des surfaces qui accumulent la chaleur, comme l’asphalte. La pose de toiles sous la glace aide aussi à les conserver.
Évidemment, les patinoires réfrigérées «c'est un peu le rêve de toutes les municipalités», reconnaît M. Tremblay. À Varennes, en Montérégie, on a inauguré en 2021 le Polydôme, une patinoire non seulement réfrigérée, mais couverte qui peut tenir le coup jusqu’à +10 degrés, un équipement de 6 millions $ réalisé grâce aux revenus provenant du développement fulgurant de sa zone industrielle.
«Le 6 millions $ de Varennes est rendu peut-être plus autour de 8 à 10 millions $ et généralement, une ville ne peut pas faire à elle seule une patinoire réfrigérée sans aide publique», soupire Guillaume Tremblay. Cependant, Mascouche a su innover il y a deux ans en aménageant un sentier glacé pour remplacer l’étang local qui présentait depuis quelques années trop de risques d’accident. «Ça nous coûte beaucoup moins cher que de s’occuper de l'étang et ça dure plus longtemps.»
Motoneige: viser le nord
S’il y a un sport d’hiver où l’on connaît le danger des plans d’eau moins profondément gelés qu’autrefois, c’est bien la motoneige. «La température dans nos lacs a grimpé de 1,2 degré. C'est très préoccupant et depuis une dizaine d’années, nous sommes sortis de plusieurs sentiers balisés sur des lacs pour les relocaliser parce que de plus en plus, ça ne gèle plus et on a eu des décès à cause de ça», explique Stéphane Desroches, directeur général de la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec.
Au-delà des plans d’eau, cet enjeu de la glace mince se manifeste jusque dans les sentiers, particulièrement avec les redoux. «On a mis beaucoup d'argent sur des ponceaux et des ponts. Anciennement, on faisait des ponts de glace, mais là, avec le réchauffement, nous sommes devenus des spécialistes comme bâtisseurs de ponts», raconte-t-il avec fierté, précisant que tous ces petits ouvrages sont construits en suivant des normes strictes.
Il faut plus de neige pour soutenir une motoneige que pour soutenir les adeptes de ski de fond, mais là aussi les nouvelles techniques de damage et d’entretien estival ont permis de faire plus avec moins, indique M. Desroches. «Autrefois, nos surfaceuses avaient besoin de trois pieds de neige (environ un mètre) pour être capables de créer les sentiers. Maintenant, on peut ouvrir des sentiers avec seulement 10 pouces de neige (25 cm) et même des fois un peu moins.»
Malgré tout, il faut de la neige et elle se fait souvent rare dans le sud. C'est pourquoi «on a créé des stationnements incitatifs un peu plus au nord. Tous les motoneigistes ont une remorque et ils sont encore au rendez-vous. On a beaucoup de pression à développer plus au nord.»
Le Québec reste le paradis de cette activité. La dernière étude économique du secteur faisait état, en 2016, de retombées annuelles de 3,7 milliards $ dont une grande part provient de l’extérieur, rappelle Stéphane Desroches. «C’est une activité très lucrative qui fait entrer beaucoup d’argent au Québec. On a beaucoup d'Américains, d'Ontariens qui viennent chez nous, puis on a encore beaucoup, beaucoup d'Européens qui viennent et qui amènent de l’argent neuf.»
Festivals dans l’eau chaude
Il y a deux ans, le Palais de glace du Carnaval de Québec a dû être fermé pour des raisons de sécurité en raison du temps doux. «Tous les festivals, les châteaux de glace, la glissade, les Igloofests et compagnie, ça ne les empêche pas d'exister, mais il y a quand même plus de pluie en hiver, des redoux et autres qui peuvent aussi affecter les événements hivernaux», note Angelica Alberti-Dufort, du consortium Ouranos.
Les organisateurs de ces événements n’auront d’autre choix à terme que de trouver des activités qui ne dépendent pas de la neige ou de la glace à offrir parallèlement aux festivaliers, car il serait difficile de rentabiliser des investissements massifs d’adaptation pour des événements qui ne durent que quelques jours.
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne