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Le baril de pétrole canadien: pas si «décarboné»

durée 10h30
10 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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6 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Selon le premier ministre du Canada, le pays fait des progrès dans la réduction de l'intensité des émissions de sa production de pétrole. Cependant, le baril de pétrole canadien demeure l’un des plus polluants du monde, selon des experts consultés par La Presse Canadienne.

Lors d’une conférence de presse à Paris en début de semaine, le premier ministre Mark Carney s’est fait questionner sur la perspective de voir le pétrole vénézuélien supplanter le produit canadien sur le marché américain.

Mark Carney a expliqué en anglais que le pétrole canadien «sera compétitif», car il présente «clairement un faible risque, un faible coût» et «une faible émission de carbone», en ajoutant que c'est «ce que le projet de captage du carbone Pathways permettra d'obtenir».

La Presse Canadienne a demandé au bureau du premier ministre et au Cabinet du Ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles s’ils possédaient des données qui permettent de comparer l’intensité carbone du pétrole canadien aux autres barils provenant des autres pays.

La question de l’agence de presse a été redirigée vers Ressources naturelles Canada, qui l’a, à son tour, redirigé vers la Régie de l’énergie du Canada.

Dans un échange avec La Presse Canadienne, une porte-parole de la Régie de l'énergie a indiqué que «nous n’avons pas effectué récemment d’analyse de l’intensité des émissions ni d’analyse comparative de la production pétrolière entre les pays, et comme des projets comme Pathways en sont encore à leurs débuts, il n’est pas encore possible d’en évaluer l’incidence éventuelle sur l’intensité carbone des barils de pétrole canadiens».

Difficile donc de savoir où se classe exactement, en 2026, l’intensité carbone du baril canadien comparativement aux autres pays producteurs, mais une étude publiée en 2018 dans la revue Science indiquait que sur une liste d’une cinquantaine de pays producteurs de pétrole, le baril canadien était le 4e plus grand émetteur de CO2, après le baril algérien, celui du Venezuela et celui du Cameroun.

Une diminution de «28 % depuis 2009»

Le pétrole émet du CO2 à plusieurs étapes de son cycle de vie: extraction, transport, raffinage, combustion.

En entrevue avec La Presse Canadienne, le professeur en génie chimique et directeur d’une chaire de recherche en énergie de l’Université de la Colombie-Britannique, Bi Xiatao, précise qu'il est important de comprendre que lorsque des politiciens parlent de pétrole «faible» en émissions de «carbone», ils font référence uniquement «aux émissions de CO2 qui sont émises lors de la production ou qui sont associées à la chaine d’approvisionnement».

On estime qu'entre 70 % et 80 % des émissions de GES du pétrole canadien viennent de sa combustion, alors que 20 % à 30 % proviennent de sa production.

Au Canada, la production du pétrole, qui provient majoritairement des sables bitumineux, «émet des quantités astronomiques de gaz à effet de serre», précise Louis Fradette, professeur en génie chimique à Polytechnique Montréal, notamment parce qu’on utilise des combustibles fossiles pour sortir de terre d’autres combustibles fossiles.

Plus précisément, les exploitants des sables bitumineux doivent brûler du gaz naturel pour chauffer le gisement afin de liquéfier le bitume, lors de la production.

«Il faut creuser, pelleter, nettoyer le sable, séparer le sable du pétrole» et «pour faire ça, il faut beaucoup de chaleur», explique Louis Fradette.

Comme la production de pétrole issu des sables bitumineux est extrêmement énergivore, la marge, pour réaliser des économies d’énergie et diminuer les émissions, est, elle aussi, plutôt grande.

C'est ce qui explique que l’industrie a réussi à diminuer la quantité d’énergie qu’elle consomme par production de baril.

Il y a quelques décennies, «pour séparer le pétrole et le sable», les exploitants «utilisaient de l'eau chaude à 50 degrés Celsius, mais aujourd'hui, l'eau est à 15 degrés. Donc, si on traite des millions de mètres cubes de sable bitumineux par jour, on peut comprendre qu'il y a une économie» et que l’intensité carbone du baril diminue, explique le professeur en génie chimique à Polytechnique Montréal.

Dans un échange avec La Presse Canadienne, la directrice des communications du Cabinet du Ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Carolyn Svonkin a indiqué que l'intensité carbone du baril de pétrole canadien «avait diminué de 28 % depuis 2009».

En termes d’émissions de CO2 liées à la production par baril, l’industrie s'est donc améliorée «un petit peu au cours des années», mais «notre pétrole issu des sables bitumineux demeure parmi les plus grands émetteurs» au monde et «la trace carbone de sa production est bien plus élevée qu'un pétrole conventionnel», ajoute le professeur en génie chimique Louis Fradette.

Une mégatonne de CO2 capturée

Lorsque le premier ministre Carney a évoqué du pétrole «compétitif» et «faible» en émission de carbone mardi dernier à Paris, il a fait référence au «projet de captage du carbone Pathways», ou de l’Alliance nouvelles voies en français.

L’Alliance nouvelles voies est un consortium regroupant les plus grandes sociétés canadiennes d’exploitation pétrolières, qui souhaite capter des émissions de CO2 des exploitations de sables bitumineux en Alberta, de les transporter par pipeline sur 400 kilomètres, afin de le stocker dans une formation de grès étanche se trouvant entre 1000 et 2000 mètres sous la surface terrestre.

Dans un échange avec La Presse Canadienne, le Cabinet du Ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles a écrit que le Canada «abrite 9 des 77 projets de capture et de stockage de carbone en exploitation dans le monde» et «se classe au troisième rang mondial pour les projets en exploitation et en construction».

Dans le même échange, la directrice des communications, Carolyn Svonkin, a souligné qu’en «2023, environ 1,1 mégatonne de CO2 capturée a été placée dans des formations géologiques pour le stocker à long terme».

Pour remettre les choses en perspective, cette année-là, les émissions totales du Canada ont été estimées à 702 mégatonnes .

Le projet de capture et de stockage du carbone proposé par les grandes sociétés d’exploitation des sables bitumineux est sur la table à dessin depuis 2012, souligne le professeur Louis Fradette.

«Si on fait l'analyse de ce qu’ils ont fait depuis 2012, il n’y a pas beaucoup de résultats concrets sur la capture et la séquestration du CO2.»

Il ajoute que les technologies existent, «mais après, ça reste une question de savoir si les entreprises sont prêtes à payer jusqu'à 300 $ la tonne pour se débarrasser des émissions de gaz à effet de serre».

Un «mythe»

Pour la directrice générale du Réseau Action Climat Canada, la capture et le stockage du carbone pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’industrie pétrolière est un «mythe» que les «pétrolières essaient de nous vendre depuis des années».

Elle souligne que, plutôt que de baisser, «les émissions absolues de l’industrie pétrolière ont encore augmenté», selon le dernier bilan.

En effet, les estimations de l’Institut climatique du Canada (ICC) indiquent que les émissions liées à la production de pétrole et de gaz, le secteur le plus émetteur de GES au pays avec 31 % du total national, ont augmenté de 1,9 % en 2024.

Cette hausse s’explique en partie par une production record du pétrole provenant des sables bitumineux (4 % de plus que l’année précédente).

Faible en carbone: un «oxymoron»

Le premier ministre Carney a utilisé plusieurs fois les expressions «pétrole décarboné» ou «faible en carbone».

Mais, le pétrole canadien, «comme tous les combustibles fossiles, n’est pas un carburant à faible émission de carbone», rappelle le professeur en génie chimique Bi Xiaotao.

Pour Caroline Brouillette, les termes «faible» et «carbone» pour qualifier du pétrole, «c’est un oxymoron».

«Sur la base des faits, c'est une expression qui n'a pas de sens et on s'attendrait à ce que le premier ministre Carney ait une utilisation des mots et du vocabulaire un petit peu plus parcimonieuse en cette ère de désinformation», fait valoir la directrice générale du Réseau Action Climat Canada, en entrevue avec La Presse Canadienne.

Les différents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) soulignent que la lutte au changement climatique implique nécessairement une diminution draconienne de la production de pétrole et de gaz à l’échelle mondiale.

Le Canada est le quatrième plus grand producteur de pétrole brut et le cinquième plus grand producteur de gaz naturel au monde.

Rappelons que le Canada s’est engagé à réduire d’ici 2030 ses émissions de GES de 40 à 45 % sous les niveaux de 2005.

Selon le dernier bilan, les émissions du Canada se situeraient à 8,5 % sous les niveaux de 2005.

Stéphane Blais, La Presse Canadienne