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Le gouvernement Carney affiche un bilan mitigé après sa première année

durée 06h00
14 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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6 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — S'il est une chose claire un an après son entrée en fonction, c'est que Mark Carney dirige le gouvernement fédéral d'une manière très différente de celle de Justin Trudeau.

Nombreux sont les commentateurs politiques à Ottawa qui décrivent l'ancien banquier central comme un dirigeant à la tête d'une entreprise, souhaitant gérer le pays comme une société du Fortune 500 et consacrant peu de temps aux consultations, absorbé par la mise en œuvre de son programme économique.

Pourtant, lorsque La Presse Canadienne a demandé au premier ministre, jeudi, à l'approche de la réunion du cabinet, s'il était satisfait du rythme de ce programme, il a répondu qu'il «pourrait toujours aller plus vite».

Mark Carney a bénéficié d'un coup de pouce lors des élections de 2025 grâce à l'humoriste Mike Myers et son slogan «On se mobilise» contre le président américain Donald Trump. Le chef conservateur Pierre Poilievre a depuis lors utilisé ce mantra comme argument, affirmant que M. Carney manquait de fermeté, voire qu'il était totalement absent, alors que les droits de douane américains demeurent fermement en vigueur.

Un an plus tard, il s'avère que le public ne souhaitait pas un affrontement direct avec les Américains.

«C'est comme s'ils voulaient un compromis», a déclaré David Coletto, PDG d'Abacus Data, qui a publié cette semaine une série de sondages et d'analyses sur la popularité de M. Carney auprès du public après sa première année au pouvoir.

«Les Canadiens demeurent, dans leur grande majorité, profondément mécontents. Certains se sentent trahis, d'autres sont même plus virulents envers les États-Unis, et en particulier le président, et souhaitent que le Canada tienne tête aux États-Unis, même si cela implique des difficultés économiques, a ajouté M. Coletto. Ces mêmes personnes comprennent aussi combien il est complexe et difficile de traiter avec Donald Trump, et elles ont donc accordé au premier ministre une certaine marge de manœuvre, compte tenu de ses objectifs: sauver l'ACEUM et maintenir une relation suffisamment solide pour que nous puissions continuer à faire affaire avec notre principal partenaire commercial.»

Cette stratégie d'équilibriste semble porter ses fruits. De récents sondages menés par plusieurs firmes placent les libéraux de Carney en tête des intentions de vote, avoisinant les 40 %, soit le seuil d'une majorité gouvernementale.

M. Coletto a indiqué que le public perçoit une rupture nette avec le précédent gouvernement libéral à Ottawa, sans aucun regret parmi les électeurs de Carney, et que nombre de ceux qui n'ont pas voté pour lui reconnaissent son bon travail.

Un changement d'axe

Le parti a opéré un virage à 180 degrés, passant d'une forte priorité accordée à l'équité sociale à une préoccupation constante pour le redressement de l'économie, le développement d'infrastructures majeures et l'augmentation des dépenses militaires à des niveaux comparables à ceux de la Guerre froide.

Mark Carney s'est rapidement débarrassé de certaines politiques clés de l'ère Trudeau, mettant fin à la controversée taxe carbone à la consommation et supprimant la taxe sur les services numériques — un important point de friction commercial avec les États-Unis.

Comparativement à d'autres premiers ministres récents durant leurs premières années au pouvoir, M. Carney a consacré un temps considérable à voyager à travers le monde pour rencontrer des dirigeants internationaux et des PDG de grandes entreprises.

Lori Turnbull, professeure de sciences politiques à l'Université Dalhousie, a expliqué que certaines des réalisations les plus remarquables de Mark Carney découlent de cette volonté de diversifier le commerce. Il a insufflé un nouvel élan aux relations du Canada avec l'Inde, réchauffé les relations avec la Chine et ouvert de nouvelles perspectives avec le Japon, la Malaisie et d'autres pays.

Son discours du mois de janvier à Davos, en Suisse, lors du Forum économique mondial, où il plaidait pour une alliance des puissances moyennes, a eu un retentissement considérable.

«C'était un moment important pour lui. Ce n'était qu'un discours, je le sais, mais il a tout de même permis au Canada de se présenter différemment sur la scène internationale, et c'est à M. Carney qu'il en revient», a assuré Mme Turnbull.

Le premier ministre a également réorienté les relations fédérales-provinciales, un contraste frappant avec Justin Trudeau, qui avait agacé les gouvernements des Prairies, lesquels se tournent désormais vers Mark Carney.

Il a tendu la main à la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, et a conclu avec elle un accord sur la construction d'un oléoduc jusqu'à la côte de la Colombie-Britannique, au moment même où un mouvement séparatiste dans la province faisait les manchettes. Il a également été félicité par le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, pour avoir résolu une crise dans l'industrie du canola.

Alors que M. Trudeau était critiqué pour l'expansion de la fonction publique, M. Carney s'est attelé à la réduire et à y nommer des personnes issues du secteur privé.

Il a fait appel à des talents du secteur privé, tels que Doug Guzman et Dawn Farrell, pour occuper des postes clés sur des dossiers prioritaires aux mandats ambitieux, et a nommé le gestionnaire de placements Mark Wiseman ambassadeur aux États-Unis.

Mark Carney consacre très peu de temps à expliquer son programme aux journalistes canadiens en tête-à-tête, et ses ministres ont réduit le temps qu'ils consacrent aux échanges avec les journalistes.

Le cabinet du premier ministre n'a pas accordé d'entrevue de Mark Carney à La Presse Canadienne, la plus ancienne agence de presse du Canada, depuis avant la course à la direction.

Le premier ministre, qui voyage beaucoup, a passé peu de temps à la Chambre des communes jusqu'à présent cette année et manque parfois les réunions du caucus.

Il a eu recours à des projets de loi omnibus, mais son bilan législatif est mince. Il a fait adopter neuf projets de loi gouvernementaux, dont la Loi sur l'unité de l'économie canadienne, une loi économique au cœur de sa stratégie visant à développer de grands projets industriels.

L'automne dernier, M. Carney a décrit ce projet de loi comme «la mesure économique la plus complète et, à terme, la plus marquante depuis des décennies».

Mme Turnbull a souligné qu'il était encore trop tôt pour juger du succès de ses efforts pour construire de grands projets d'infrastructure.

M. Poilievre soutient qu'il s'y prend mal

«Le Canada est dans la position la plus faible un an après Mark Carney, a assuré M. Poilievre vendredi à Windsor, en Ontario. Il avait promis d'agir rapidement pour lancer des projets. Or il n'a encore donné son feu vert à aucun oléoduc, son Bureau des grands projets n'a approuvé aucun projet, et, bien sûr, il n'a abrogé aucune loi libérale qui freine le développement.»

Au cours des quatre derniers mois, M. Carney a porté de sérieux coups à ses adversaires à la Chambre en débauchant leurs collègues, ralliant ainsi quatre députés des caucus conservateur et néo-démocrate au Parti libéral.

Le chef intérimaire du Nouveau Parti démocratique, Don Davies, a déclaré cette semaine être «de plus en plus inquiet» de la façon dont Mark Carney «tente de former un gouvernement majoritaire» par des «tractations secrètes» plutôt que par les urnes.

La situation pourrait bientôt se régler lors des trois élections partielles au mois d'avril, dont deux sont considérées comme des bastions libéraux. Remporter deux sièges donnerait techniquement la majorité à M. Carney, mais en remporter trois lui permettrait de gouverner efficacement avec un seul siège.

La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, a énoncé que les Canadiens ont maintenant le leader pragmatique qu'ils souhaitaient pour affronter Donald Trump. Cependant, Mark Carney a encore beaucoup à apprendre en matière de consultation avant d'aller de l'avant, a-t-elle déclaré.

«Je n'ose même pas imaginer à quel point la situation sera pire s'il parvient enfin à obtenir le dernier ralliement d'un transfuge ou à former un gouvernement majoritaire, car un Parlement minoritaire dirigé par Mark Carney a toujours été extrêmement autoritaire et a foncé tête baissée vers l'objectif du moment», a-t-elle constaté jeudi.

«Je n'ai jamais vu quoi que ce soit l'arrêter plus d'une nanoseconde», a-t-elle ajouté.

M. Coletto a affirmé que si une majorité libérale se forme, cela posera un nouveau défi à M. Carney: maintenir l'unité de ce parti si diversifié.

«Il a rassemblé un très grand nombre de personnes qui, autrement, ne seraient probablement pas d'accord sur grand-chose», a-t-il dit, soulignant que le caucus est maintenant composé de libéraux proches de Justin Trudeau, d'anciens conservateurs et d'un ancien député néo-démocrate.

Mme Turnbull a ajouté que cela soulèverait également une nouvelle question pour les conservateurs: ont-ils besoin d'un nouveau chef?

«Si Mark Carney obtient la majorité, c'est une très mauvaise nouvelle pour Pierre Poilievre, car cela signifie que le gouvernement est en passe de durer un certain temps, a-t-elle soulevé. Ce qui signifie que les conservateurs doivent commencer à se demander s'ils veulent se présenter aux élections avec M. Poilievre.»

Kyle Duggan, La Presse Canadienne