Le retour de maladies infectieuses de jadis qui étaient presque disparues au Canada

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTREAL — Syphilis, rougeole, tuberculose: l'année 2025 semble avoir été marquée par une certaine recrudescence de maladies infectieuses qui semblaient reléguées au passé.
La directrice nationale de santé publique, la Dre Caroline Quach-Thanh, se dit préoccupée par le recul de la vaccination à l'échelle nationale. «La première chose qu'on va voir quand on recule la couverture vaccinale, c'est une recrudescence de rougeole, mais par ailleurs, si tous les autres vaccins continuaient à prendre du recul, il n'y a rien qui dit qu'on ne pourrait pas revoir des cas de polio», affirme-t-elle.
La polio est encore présente ailleurs sur la planète. Récemment, un virus de la polio a été détecté dans les eaux usées en Allemagne. «Il n'y avait pas de cas, mais ça veut dire que quelqu'un excrétait du virus. Et donc, si jamais ça survenait sur notre territoire, une personne qui n'était pas protégée pourrait développer une polio qui pourrait entraîner une paralysie», explique la microbiologiste-infectiologue.
Elle rappelle que la raison d'être des vaccins est d'empêcher certes une transmission des maladies infectieuses, mais aussi de protéger contre des complications. «Si on prend l'exemple du pneumocoque, de ne pas vacciner en bas âge pourrait augmenter le risque de méningite à pneumocoque qui peut entraîner une atteinte neurodéveloppementale à long terme, de la surdité et même la mort», soulève la Dre Quach-Thanh.
«Quand la couverture vaccinale diminue de manière globale, alors qu'on pouvait s'appuyer autrefois sur une immunité collective, cette immunité disparaît, poursuit-elle. Et les personnes qui ne peuvent pas être vaccinées ou qui sont trop jeunes pour être vaccinées seront alors à risque d'attraper une maladie quand une infection sera importée ou se développera chez quelqu'un. Oui, ça nous embête.»
Le Dr Karl Weiss, chef du service des maladies infectieuses à l'Hôpital général juif, ne passe pas par quatre chemins pour parler des défis de la vaccination. «On est devenu une société entre guillemets riche où on a le loisir de se demander s'il faut oui ou non faire vacciner nos enfants. Nos parents, nos grands-parents, ils étaient à une époque où ces maladies étaient fréquentes au Québec, et pour eux, ce n'était pas un choix de ne pas donner le vaccin à leur enfant contre la polio ou la rougeole», raconte-t-il.
Il est découragé par ce débat qui ne devrait pas exister, selon lui, vu les nombreuses preuves des bienfaits de la vaccination.
Le Dr Weiss met aussi de l'avant le lien avec les phénomènes sociologiques. «Durant la COVID, toutes ces maladies ont quasiment disparu parce que les gens ne voyageaient plus, ne bougeaient plus. Ça nous montre que finalement ces maladies sont reliées aux échanges et au mouvement humain», expose-t-il.
Près de 500 cas de tuberculose au Québec
Selon le National Institutes of Health, parmi les plus anciennes preuves tangibles de la présence de tuberculose, on mentionne que des momies égyptiennes datant de 2400 av. J.-C. avaient des déformations squelettiques typiques de la tuberculose.
Encore aujourd'hui, la tuberculose fait des ravages dans plusieurs pays. L’Organisation mondiale de la Santé estimait en 2023 à 10,8 millions l'incidence de nouveaux cas de tuberculose active, soit une augmentation de 2 à 3 % par année depuis 2020.
Au Québec, en 2025, en date du 13 décembre, 493 cas de tuberculose ont été déclarés, dont 203 à Montréal. L'épicentre se retrouve cependant au Nunavik, où l'on recense 112 cas, l'un des taux par habitant les plus élevés dans le monde.
Une personne atteinte de la tuberculose respiratoire peut la transmettre par voie aérienne, mais 90 % des personnes infectées ne développeront jamais de tuberculose active. En l’absence de traitement, une personne atteinte de tuberculose active peut infecter en moyenne 10 à 15 autres personnes en l’espace d’une année.
La tuberculose se traite avec une combinaison d'antibiotiques. Il existe aussi un vaccin, mais il ne prévient pas beaucoup l'infection, il sert surtout à réduire les complications chez les jeunes enfants. Depuis le 1er janvier 2023, il est administré à tous les nourrissons du Nunavik.
Pourquoi le Nunavik est-il aux prises avec autant de cas ? Notamment en raison du manque de logement qui fait en sorte que les résidents sont entassés dans de petites habitations. «Présentement, il y a des équipes qui tentent de dépister à plus large échelle pour trouver des gens qui sont peu symptomatiques, mais qui pourraient quand même transmettre», a fait savoir la directrice nationale de santé publique.
La hausse des cas de tuberculose perdure depuis plusieurs années au Nunavik. La Dre Quach-Thanh estime toutefois que les enjeux vont au-delà de la santé publique. «On tente de manière concertée, à la fois au niveau fédéral, provincial et régional, de contrôler le mieux possible l'éclosion, mais ça ne prend pas que du traitement et du dépistage, ça prend aussi beaucoup d'autres éléments, comme le logement et autres pour permettre de confronter la situation», soutient-elle.
Rougeole: entre 83 et 96 % de couverture vaccinale
Quant à la rougeole, le Québec a connu deux éclosions en 2025, totalisant une quarantaine de cas. La première s’est terminée en avril et la deuxième a été déclarée le 28 novembre et est toujours en cours.
La première description de la rougeole daterait du Xe siècle en Europe. C'est seulement au XIXe siècle que la rougeole débarque en Amérique, transportée par des colons contaminés. Au Canada, la rougeole est devenue une maladie à déclaration obligatoire en 1924 à une époque où il y avait des dizaines de milliers de cas.
Le vaccin «Rougeole, Oreillons, Rubéole» est introduit au Québec en 1970. Avec l'effort de vaccination au pays, le Canada réussit à éliminer la transmission endémique de la rougeole en 1998. Or, cette année, le Canada a perdu ce statut en raison d'importantes éclosions d'un bout à l'autre du pays. L'Alberta et l'Ontario étant les provinces les plus touchées avec plus de 2000 cas déclarés sur leur territoire.
«La rougeole, tant qu'elle existera quelque part sur la planète, compte tenu des voyages, à partir du moment où la couverture vaccinale diminue, on a des risques de voir qu'un cas importé se propage localement. C'est ce qu'on a vu dans la dernière année au Canada», explique la Dre Quach-Thanh.
Elle précise que pour avoir une immunité collective de la rougeole, il faut avoir une couverture vaccinale au-delà de 95 %. Présentement, au Québec, la couverture varie d'une région sociosanitaire à l'autre, certaines ayant aussi peu que 83 % et d'autres qui frôlent 96 %.
Hausse de la syphilis congénitale
On ne connaît pas précisément les origines de la syphilis, mentionne Santé Canada dans un rapport sur cette infection transmise sexuellement. Parmi les hypothèses plausibles, certains pensent que la syphilis serait apparue avec des marins de la flotte de Christophe Colomb qui l’auraient contractée en Amérique où elle existait déjà, puis l'auraient transportée vers l'Europe en 1493.
La syphilis est actuellement en recrudescence au Québec. Selon les plus récentes données qui datent de 2022, il y a eu 1258 cas de syphilis infectieuse à travers la province, dont près de 700 à Montréal. Il y a aussi eu 14 cas de syphilis congénitale. Les données de 2023 sont attendues en janvier 2026.
La syphilis touche de façon disproportionnée les hommes homosexuels. On observe toutefois une augmentation des cas dans la population hétérosexuelle, particulièrement chez les femmes en âge de procréer.
«Ce qui est préoccupant, c'est une augmentation des cas de syphilis congénitale. C'est-à-dire que le bébé naît avec la syphilis. La maman aurait dû être testée pendant la grossesse et traitée si elle était positive, mais ne l'a pas été, soit parce qu'elle n'a pas eu accès aux soins ou pour une raison autre. Je trouve ça bien embêtant et inquiétant parce que c'est une infection qui est évitable», admet la Dre Caroline Quach-Thanh.
Normalement, les femmes enceintes sont testées au premier trimestre de grossesse. La santé publique évalue présentement comment répéter ce test au troisième trimestre et à la naissance. Ainsi, s'il y avait une infection en cours de grossesse, le personnel de la santé serait capable de traiter la mère et l'enfant à la naissance pour éviter des complications.
Les maladies infectieuses sont là pour rester
Afin d'améliorer la couverture vaccinale au Québec, la santé publique applique différentes stratégies. L'une d'elles est le programme EMMIE qui est en place dans toutes les unités de maternités. Lorsque des parents donnent naissance à un enfant, dans les deux premiers jours ils reçoivent la visite d'un conseiller en vaccination qui répond à leurs questions sans jugement, explique la Dre Quach-Thanh.
Souvent, dit-elle, les parents ne sont pas antivaccins, ils ont simplement des interrogations sur la sécurité et l'efficacité des vaccins. Elle précise par ailleurs que le Québec n'est pas en voie d'obliger la vaccination, misant plutôt sur l'éducation et le dialogue.
Le Dr Weiss met de l'avant que les maladies infectieuses ont permis au cours de l'histoire d'améliorer l'espérance de vie en raison des vaccins qui ont été développés, mais aussi des antibiotiques et de l'hygiène qui s'est bonifiée.
«Il faut comprendre que ces maladies n'ont jamais été éradiquées à l'échelle planétaire. C'est très prétentieux pour les humains de penser éradiquer les maladies infectieuses comme ça», dit-il, ajoutant qu'on peut tout de même en diminuer les conséquences.
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Katrine Desautels, La Presse Canadienne