Les allégations de racisme creusent le fossé de confiance auprès du SPVM

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Frantz Jean-Jacques se souvient avoir ressenti un sentiment d’espoir à l’issue d’une réunion, il y a plus de dix ans, avec le commandant d’un poste de police situé dans un quartier multiculturel de Montréal.
Plus d’une dizaine d’habitants du quartier étaient présents, dont plusieurs jeunes hommes qui ont raconté des expériences troublantes vécues lors de leurs propres interactions avec la police. Ils étaient venus dénoncer les violences policières et le profilage racial. Ils avaient exhorté le commandant pour qu’il prenne des mesures.
«C'était une belle rencontre, se souvient M. Jean-Jacques, un ancien intervenant communautaire. [Le commandant] avait promis d'enquêter et de s'assurer que ce genre de comportement ne se reproduise plus, parce que c'était inadmissible, c'était inacceptable.»
À l’époque, M. Jean-Jacques était à la tête d’ÉvoluJeunes, un organisme communautaire qui venait en aide aux jeunes du quartier ayant eu des démêlés avec la justice.
Il se souvient avoir reçu une dizaine de jeunes hommes dans son bureau, qui lui avaient raconté des cas de brutalité policière par une poignée d’agents.
«Ils venaient, les prenaient et les emmenaient en arrière d'un restaurant. Ils les tabassaient avant de les renvoyer chez eux. Ils ne les amenaient même pas au poste», dit M. Jean-Jacques.
Il avait pu organiser cette réunion en 2015 après avoir envoyé une lettre à la police, accompagnée de photos montrant les blessures d’un jeune homme noir qui affirmait avoir été passé à tabac par des policiers derrière un restaurant. Le groupe de pression antiraciste «La Coalition rouge» a transmis une copie de cette lettre à La Presse Canadienne.
Plus d’une décennie après cette rencontre avec le commandant de police, des questions subsistent quant à savoir si la police de Montréal a pris des mesures suffisantes pour donner suite aux allégations dont elle a eu connaissance ce jour-là. Le poste de quartier de Montréal-Nord est en proie à un scandale et fait l’objet de critiques acerbes concernant des allégations d’inconduite et son incapacité à répondre aux préoccupations de longue date de la communauté en matière de racisme.
Monsieur X, le jeune homme qui figurait sur les photos, est âgé aujourd’hui de 39 ans. Il dit avoir assisté à la réunion pour raconter son histoire, mais il continue depuis lors d’être pris pour cible par la police locale.
«C'était pour ça que les jeunes se découragent de porter plainte. Des fois, les policiers font semblant de prendre les plaintes et ça s'arrête là», souligne M. Jean-Jacques.
L’ancien organisateur communautaire porte un nouveau regard sur la réunion de 2015 ces dernières semaines, après que l’actuel chef de la police de Montréal, Fady Dagher, eut annoncé que le SPVM avait dissous une unité de patrouille de 16 agents dans le quartier en raison de graves allégations de racisme, de discrimination et de fautes professionnelles.
M. Dagher a précisé que deux des agents avaient été suspendus et risquaient des poursuites pénales, tandis que les quatorze autres avaient été réaffectés à d’autres tâches.
Il s’est également dit «profondément choqué» par cette situation, affirmant que le racisme et tout autre comportement répréhensible n’avaient pas leur place au sein des rangs de la police de Montréal
M. Dagher a également confirmé que la police enquêtait sur des informations selon lesquelles certains des agents impliqués auraient prélevé des mèches de cheveux sur des habitants du quartier pour en faire des «trophées». Il n’a toutefois donné que peu de détails supplémentaires sur la situation des personnes concernées et sur leurs actes.
Un peu plus d’une semaine plus tard, des documents internes de la police obtenus par La Presse Canadienne grâce à la loi sur l’accès à l’information révèlent que M. Dagher a fait le point auprès de ses collaborateurs, indiquant dans une vidéo enregistrée que trois agents avaient été suspendus.
La police a refusé de confirmer publiquement ces dernières informations concernant l’affaire, indiquant qu’elle ferait le point lors d’une réunion publique prévue le 11 août.
Vendredi, la police de Montréal a publié les grandes lignes de sa présentation pour cette réunion.
Il y était indiqué qu’elle avait déjà déployé une nouvelle équipe dans le quartier le 13 juillet et qu’elle rencontrait des résidents du quartier. Le résumé précisait également que la police prévoyait d’apporter de réels changements dans le quartier et d’encourager tout le monde, y compris les agents, à dénoncer les actes répréhensibles.
Si de nombreux habitants du quartier ont déclaré ne pas être surpris par la nature des allégations formulées par M. Dagher en juin, Monsieur X reconnaît avoir été pris au dépourvu en apprenant que la police prenait enfin des mesures concernant les plaintes pour faute professionnelle.
Bien qu’il se soit exprimé lors de la réunion de 2015 et qu’il ait déposé plusieurs plaintes pour discrimination contre des agents, rien ne s’était passé jusqu’à ce que les policiers commencent à se retourner les uns contre les autres, fait-il savoir.
La Presse Canadienne a accepté de ne pas révéler son identité, car il craignait d’être pris pour cible par la police si son nom était publié dans un article.
Environ deux mois après la réunion de 2015, le commandant du poste de quartier qui y avait participé, Martial Mallette, a été muté. Il n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
La police de Montréal a confirmé que l'agent avait participé à la réunion et que le service avait procédé aux «suivis nécessaires», mais elle a refusé de fournir des détails «pour des raisons de confidentialité».
Patrick Lavallée, qui a été commandant du poste de 2019 à 2022 et a depuis pris sa retraite, a déclaré n’avoir jamais entendu parler de la réunion de 2015. Lors d’un entretien, il a reconnu que la police devait mieux informer les responsables chaque fois qu’un changement de direction intervenait.
«Il n'y a pas de superposition, c'est-à-dire que le chef de l'unité qui part, part, et le lendemain, il est remplacé par un collègue. Et puis, eh bien, arrangez-vous pour vous voir ou vous arranger pour vous parler, et ensuite, vous effectuez un transfert de connaissances. Mais ce n'est pas ainsi que ça devrait fonctionner. Cela devrait être institutionnalisé».
M. Lavallée a toutefois rejeté les critiques selon lesquelles la police n’aurait rien fait pour répondre aux préoccupations au cours de la dernière décennie. Il a indiqué que la police a lancé plusieurs projets pilotes pour regagner la confiance du public, notamment en déployant une brigade intégrée à la communauté 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
Le quartier a également été sélectionné pour un projet pilote de caméras corporelles de la police en 2016, en partie pour apaiser les «tensions» entre les agents et les habitants à la suite du décès de Fredy Villanueva, âgé de 18 ans, tué par la police en 2008, selon un rapport de la police de Montréal datant de 2019.
«Je comprends que des gens puissent dire qu'ils sont insatisfaits, ou que, historiquement, les doléances qu'ils amènent, pour eux, c'est comme rien n'a avancé. On ne peut pas logiquement souscrire à l'idée que rien n'a été fait et que rien n'a avancé. Pour moi, c'est de la fraude intellectuelle», avance M. Lavallée.
Mais pour M. X, si les choses ont changé après sa rencontre avec l'ancien commandant en 2015, elles ont empiré.
Il a transmis à La Presse canadienne une vidéo d’une récente altercation que lui et d'autres résidents noirs ont eue avec des policiers en juillet 2025.
L'homme raconte que lui et son frère avaient rejoint ce soir-là un groupe de passants qui observaient et filmaient une arrestation dans la rue. Il relate que les agents avaient demandé des renforts et ordonné aux passants de s’éloigner. Ils ont leurs lampes sur ceux qui tentaient de filmer l’incident, obstruant partiellement la prise de vue.
Lorsque les passants ont refusé de partir, les policiers seraient devenus plus agressifs et auraient exigé de fouiller le sac à dos de son frère, témoigne-t-il.
Il leur a répondu qu'ils n'en avaient pas le droit et a refusé de le remettre aux agents.
La vidéo semble montrer qu’il est passé devant un agent et l’a heurté.
Quelques secondes plus tard, la vidéo montre qu'un policier a donné un coup de pied à un récipient en plastique noir. M. X a donné un coup de pied à l'objet à son tour, «par réflexe».
Selon la vidéo, un agent s’est soudainement avancé de manière agressive vers l’homme avant de le bousculer. Quatre autres agents le plaquent ensuite au sol. M. X dit que les agents l’avaient frappé et lui avaient tiré les cheveux alors qu’il était menotté.
Il a été inculpé de voies de fait sur un agent de police et une procédure judiciaire est en cours devant le tribunal municipal. Il a également indiqué avoir déposé lui-même une plainte auprès du commissaire à la déontologie de la police à la suite de cet incident.
Il a partagé des photos qui semblent montrer une zone contusionnée de son cuir chevelu, où une partie de ses cheveux a été arrachée. D’autres images semblent montrer des écorchures sur son visage et ses jambes.
«Je pensais que je n’avais même plus de cheveux, se souvient-il. Je croyais que toutes mes dreads avaient disparu.»
Le SPVM dit ne pas commenter des cas ou des incidents spécifiques, sauf si cela permet de faire avancer des enquêtes criminelles ou d’aider à la recherche de suspects, de victimes ou de personnes disparues.
«Si une personne estime avoir subi un préjudice lors d’une de nos interventions policières, elle a tout à fait le droit de déposer une plainte auprès du SPVM ou d’un organisme indépendant», indique-t-on dans un courriel.
Le syndicat de la police n’a pas répondu à une demande de commentaires.
Monsieur X reconnaît avoir fait l’objet de plusieurs condamnations pénales, notamment pour des affaires liées à la drogue, à des voies de fait et pour avoir fait obstruction à un agent de police. Sa dernière condamnation remonte à 2018, pour possession de stupéfiants, et les autres condamnations ont eu lieu entre 2005 et 2011, alors qu’il était jeune adulte.
M. Jean-Jacques juge que la police n’a pas le droit de se montrer brutale envers quelqu’un simplement parce qu’il a un passé criminel.
«Même s'il mène des activités criminelles, la police est là pour les arrêter, mais elle ne peut pas les battre, elle ne peut pas les mettre en arrière d'une voiture pour aller les déposer en arrière, ça c'est illégal.»
M. Lavallée, l'ancien commandant du poste de quartier de 2019 à 2022, dit que les récentes allégations de fautes professionnelles commises par la police sont graves et que, si elles sont fondées, les responsables devraient être sanctionnés.
Erika Morris, La Presse Canadienne