Les Premières Nations s'inquiètent du flou du fédéral à l'égard de l'eau potable

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Certains chefs de Premières Nations affirment que le refus récent de la ministre des Services aux Autochtones, Mandy Gull-Masty, de s'engager à protéger les sources d'eau dans un projet de loi promis sur l'eau potable montre que le gouvernement met de côté la santé des communautés autochtones dans sa volonté de développer l'économie.
Deux provinces, l'Alberta et l'Ontario, se sont opposées au projet de loi sur l'eau potable présenté par le gouvernement de l'ancien premier ministre Justin Trudeau, qui n'a pas été adopté avant la prorogation du Parlement l'année dernière. Mme Gull-Masty a déclaré l'été dernier qu'elle s'engageait à présenter à nouveau le projet de loi.
La ministre avait alors promis que la loi confirmerait le droit fondamental des Premières Nations à une eau potable propre. Elle n'a pas expliqué comment cela pourrait être appliqué après l'adoption, en juin, d'une loi qui accélère le processus d'approbation des grands projets d'infrastructure et donne au cabinet la possibilité de contourner certaines lois environnementales.
Dans une entrevue accordée à La Presse Canadienne au début du mois de décembre, Mme Gull-Masty n'a pas voulu s'engager à inclure les mêmes mesures de protection des sources d'eau dans le nouveau projet de loi.
Elle n'a pas non plus voulu révéler si elle faisait pression en faveur de ces mesures de protection au sein du cabinet.
Le chef de la Première Nation de Cold Lake, Kelsey Jacko, a rappelé que les communautés autochtones avaient travaillé dur avec le gouvernement précédent sur cette loi, en partie pour obtenir des règles claires sur la protection des sources d'eau douce.
«Le projet de loi tel qu'il a été amendé n'était pas assez fort. Il laissait beaucoup de place aux règlements et aux décisions futures du ministre, mais au moins il reconnaissait les impacts en amont (du développement)», a expliqué M. Jacko, qui représente sa communauté de l'Alberta.
«Tant que nos droits inhérents ne seront pas reconnus dans les cadres législatifs, nos communautés seront en danger (...). C'est une lutte quotidienne pour les personnes qui vivent de la terre.»
Le député conservateur Billy Morin, porte-parole de son parti pour les services aux Autochtones, a accusé le gouvernement fédéral de manquer à ses promesses envers les Premières Nations en matière d'accès à l'eau potable.
Il a déclaré que la ministre laisse entendre que la législation offrira moins que ce que les Premières Nations ont demandé, et a affirmé que le nouveau projet de loi introduira une «bureaucratie inutile» sans établir de critères pour mesurer les progrès.
La grande cheffe de la nation Anishinabek, Linda Debassige, a participé à la négociation de la loi sur l'eau qui a été abandonnée.
Mme Debassige, qui représente 39 chefs en Ontario, a déclaré que si Ottawa ne protège pas les sources d'eau dans le nouveau projet de loi, cela reviendra à capituler devant l'Ontario et l'Alberta et à ignorer les droits des Autochtones.
«Lorsque la protection des sources d'eau a été incluse dans le projet de loi, c'était quelque chose de très important (et) une grande victoire», a-t-elle soutenu.
«J'ai toujours dit aux gens qu'on ne peut pas renoncer à la protection de l'eau pour de l'argent, car on ne peut pas boire de l'argent, et l'argent seul ne vous nourrira pas assez longtemps pour rester en vie.»
Mme Debassige a déclaré que les consultations sur le nouveau projet de loi faisaient également défaut et qu'elle n'avait rencontré Mme Gull-Masty que pendant environ 15 minutes pour discuter de la législation. Elle a ajouté qu'elle n'avait pas connaissance d'autres chefs ayant rencontré Mme Gull-Masty pour discuter de la pièce législative.
«Je sais que la ministre Gull-Masty a déclaré vouloir renforcer le projet de loi, mais supprimer la protection des sources d'eau du projet de loi ne le rend pas plus fort», a-t-elle continué.
«Il est peut-être temps que les Premières Nations engagent à nouveau des poursuites judiciaires contre le Canada pour obtenir des protections.»
Accélération des grands projets
L'Alberta, qui cherche depuis longtemps un moyen d'acheminer son bitume vers les marchés asiatiques, a récemment signé un accord avec Ottawa ouvrant la voie à la construction d'un pipeline vers la côte de la Colombie-Britannique. L'Ontario, quant à lui, cherche à développer la région riche en minéraux du Cercle de feu.
Les deux provinces ont adopté des lois qui permettent un développement plus rapide des grands projets, similaires au projet de loi fédérale adopté en juin.
Les dirigeants des Premières Nations se sont opposés à ces lois et ont accusé les gouvernements fédéral et provinciaux de bafouer leur droit à la consultation, en plus de menacer l'environnement.
Mme Debassige craint que la nouvelle loi sur l'eau ne soit adoptée de la même manière, sans consultation appropriée des chefs et des membres de la communauté.
«Lorsque nous parlons de la protection des sources d'eau, nous parlons également de la protection des Grands Lacs, car bon nombre de nos nations, en particulier au sein de la nation Anishinabek, tirent leur eau du lac Huron ou du lac Supérieur», a-t-elle expliqué.
«C'est comme si (le gouvernement fédéral) se contentait de faire le jeu des médias en affirmant que les Premières Nations sont importantes, mais sans le démontrer de manière concrète.»
M. Jacko est d'accord, affirmant qu'il a l'impression que les autorités fédérales «ne se soucient pas de nous en tant que personnes».
Alessia Passafiume, La Presse Canadienne