Les progrès d'Ottawa en adaptation climatique jugés insuffisants
OTTAWA — Trois ans après le lancement officiel de sa stratégie nationale d'adaptation aux changements climatiques, le gouvernement fédéral affirme que les Canadiens sont davantage conscients des risques et mieux préparés à faire face aux inondations, aux feux de forêt et aux tempêtes majeures causées par les changements climatiques.
Cependant, une analyse réalisée par l'Institut climatique du Canada laisse entendre qu’il y a peu d’éléments indiquant que ces efforts aient réellement permis de réduire les risques auxquels les Canadiens sont exposés.
La stratégie, finalisée en 2023, a défini une feuille de route visant à préparer les collectivités aux phénomènes météorologiques extrêmes et au réchauffement climatique. Le gouvernement estime que chaque dollar dépensé dans des mesures d’adaptation proactives peut permettre aux contribuables d’économiser entre 13 $ et 15 $ à long terme.
Le rapport d’étape vante le travail accompli par Ottawa dans le cadre de cette stratégie depuis son lancement et affirme que les objectifs à court terme ont été atteints.
Ces objectifs consistent notamment à sensibiliser 92 % des Canadiens aux risques auxquels leur foyer est exposé et à inciter 30 % d’entre eux à prendre des mesures pour y faire face.
Mais Ryan Ness, directeur de l’adaptation l'Institut climatique du Canada, a affirmé que le rapport «brosse un tableau trop optimiste de la réussite».
«Le rapport d’étape montre que le gouvernement fédéral a pris un certain nombre de mesures. Il y a eu de nombreux programmes, initiatives et projets», a indiqué M. Ness.
«Mais rien ne prouve vraiment que ces mesures contribuent à réduire le risque le plus important auquel le Canada est actuellement confronté.»
M. Ness a précisé que les principaux risques auxquels sont confrontés les Canadiens sont la multiplication des incendies de forêt, les inondations à grande échelle et les vagues de chaleur extrêmes. Depuis que la stratégie d’adaptation a été publiée, le Canada a connu ses deux pires saisons de feux de forêt jamais enregistrées.
La base de données nationale sur les incendies indique qu’en 2023, l’été où la stratégie a été publiée, plus de 170 000 kilomètres carrés ont brûlé — une superficie plus de 2 fois supérieure à celle du Nouveau-Brunswick. En 2025, la deuxième pire année jamais enregistrée, les incendies ont ravagé environ 83 000 kilomètres carrés, soit une superficie supérieure à celle du lac Supérieur.
M. Ness a soutenu, bien que la stratégie aborde presque toutes les mesures qu’Ottawa pourrait prendre en matière d’adaptation, elle n’identifie pas les actions prioritaires ni ne définit les moyens de renforcer la résilience des collectivités.
«Il ne fait aucun doute que, pris individuellement, ces projets — du moins bon nombre d’entre eux — ont eu un impact positif», a reconnu M. Ness.
«Le problème, c’est que les données sont en grande partie anecdotiques. Elles décrivent un programme mis en œuvre ici ou un investissement réalisé là-bas. Elles ne donnent pas une vue d’ensemble permettant de déterminer si la situation s’améliore réellement au Canada.»
«Y a-t-il moins de décès dus à la chaleur extrême? Y a-t-il moins de logements inondés chaque année? Les pertes et le nombre d’évacuations dues aux feux de forêt diminuent-ils au fil du temps?»
Depuis le début de l’année, les feux de forêt ont ravagé plus de 4 millions d’hectares au Canada — une superficie presque équivalente à celle de la Nouvelle-Écosse —, ce qui fait de cette saison la quatrième pire jamais enregistrée.
Dans un rapport publié l’année dernière sur la stratégie d’adaptation, le commissaire à l’environnement du Canada a affirmé que les efforts d’Ottawa pour préparer le pays aux impacts du changement climatique avaient connu des ratés dès le départ.
Le rapport de Jerry DeMarco concluait que la stratégie n’était pas conçue de manière efficace et ne donnait pas la priorité aux risques liés au changement climatique au Canada, les ministères s’appuyant plutôt sur les priorités et les consultations existantes.
M. DeMarco a cité les effets à court terme de la fumée des feux de forêt sur la santé, dont le coût est estimé entre 410 millions $ et 1,8 milliard $ par an entre 2013 et 2018. Il a également souligné la forte hausse du nombre de cas de maladie de Lyme, passé de 144 en 2009 à 2 525 en 2022 — soit une augmentation de plus de 1500 %.
M. Ness a déclaré que le Canada prenait du retard en matière d’adaptation au changement climatique. Il a mis en avant des données gouvernementales indiquant que 1,5 million de logements au Canada sont exposés à des risques d’inondation suffisamment graves pour les rendre inassurables.
Le rapport d’étape indique que des centaines de nouveaux projets de cartographie des risques d’inondation sont en cours afin de mieux identifier les zones inondables, mais il prévient que 94 % des personnes vivant dans des zones à haut risque ignorent encore que leur logement est exposé aux inondations.
Le rapport d’étape indique que le gouvernement fédéral a pris 73 mesures au sein de 22 ministères et organismes différents depuis le lancement de la stratégie.
Parmi ces mesures figurent 18 projets lancés par Santé Canada pour aider à protéger les Canadiens contre les vagues de chaleur extrême — le rapport ne précise pas de quoi il s’agit.
Il cite également comme une réussite le programme «Deux milliards d’arbres», qui constituait une promesse électorale majeure des libéraux sous l’ancien Premier ministre Justin Trudeau en 2021.
Le rapport ne mentionne pas que le premier ministre Mark Carney a suspendu ce programme dans le cadre d’une mesure de réduction budgétaire l’année dernière. Le site web du gouvernement indiquait que près d’un milliard d’arbres avaient été plantés en 2025.
La ministre de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’était pas disponible pour une interview concernant ce rapport d’étape.
Chris Zhou, attaché de presse de Mme Dabrusin, a souligné dans un courriel qu’Ottawa avait dépensé 2,1 milliards $ au cours des quatre dernières années pour mettre en œuvre cette stratégie.
«Le budget 2025 a introduit de nouvelles infrastructures communautaires et des initiatives axées sur la jeunesse qui permettront de faire progresser davantage les objectifs d’adaptation au changement climatique et de résilience à travers le pays», a expliqué M. Zhou.
Il a rappelé l’annonce faite cette semaine par Mme Dabrusin concernant l’octroi de 34 millions $ à 141 projets de résilience climatique dans 128 collectivités.
Cette annonce a permis d’allouer 34 millions $ à des projets tels que l’installation de stations de rafraîchissement dans les parcs d’Halifax, la modernisation de logements sociaux avec des pompes à chaleur et la mise en place de mesures de réduction des risques d’inondation sur la réserve de Kanesatake, au Québec.
Répondant aux critiques formulées par l'institut, M. Zhou a souligné que tous les nouveaux programmes fédéraux de financement des infrastructures intègrent désormais la résilience climatique.
«À la fin de l’année 2025, neuf objectifs (de la stratégie nationale d’adaptation du pays) avaient été atteints ou dépassés, ce qui témoigne de progrès significatifs dès le début en matière de sensibilisation aux risques climatiques, d’accès aux services climatiques, ainsi que de prise en compte de la résilience climatique dans la prise de décision et la protection de la nature», a déclaré M. Zhou.
Pourtant, M. Ness a indiqué qu’Ottawa ne collectait pas de données correspondant aux objectifs de la stratégie.
«Ils ne collectent pas les données dont ils ont besoin pour démontrer si des résultats significatifs, rendant le Canada plus sûr et plus résilient, se concrétisent réellement», a soutenu M. Ness.
Nick Murray, La Presse Canadienne

