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Mark Carney arrive à Pékin en vue d'une rencontre très attendue avec Xi Jinping

durée 04h00
14 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — Le premier ministre Mark Carney se rend à Pékin pour une visite brève, mais cruciale, alors que la Chine et le Canada tentent de surmonter des années de tensions diplomatiques et qu'Ottawa s'efforce de doubler ses échanges commerciaux avec d'autres pays que les États-Unis d'ici 2035.

«C'est la politique étrangère pragmatique de M. Carney en action», a indiqué Vina Nadjibulla, vice-présidente de la Fondation Asie Pacifique.

«Il n'existe pas de mot pour décrire cette relation, mais la communication publique à ce sujet doit demeurer lucide et tenir pleinement compte de sa complexité», a-t-elle ajouté.

M. Carney rencontrera de hauts dirigeants communistes jeudi, avant une rencontre vendredi avec le président Xi Jinping et un banquet d'affaires.

Il s'agit de la première visite d'un premier ministre canadien à Pékin en huit ans et de la première depuis la détention par la Chine de deux Canadiens pendant près de trois ans en 2019, en représailles à l'arrestation à Vancouver d'une dirigeante chinoise du secteur technologique en vertu d'un mandat d'extradition américain.

Cette situation fait suite à des années d'avertissements concernant l'ingérence électorale chinoise au Canada, les préoccupations croissantes relatives aux droits de la personne concernant la minorité ouïghoure et la liberté d'expression à Hong Kong, ainsi que les actions militaires visant à étendre le territoire chinois au-delà de la zone maritime définie par les Nations unies.

Ces enjeux ont incité les libéraux, en 2022, à qualifier la Chine de «puissance mondiale perturbatrice» ne partageant pas les valeurs du Canada.

Depuis, le gouvernement de M. Carney décrit Pékin comme un partenaire stratégique et a récemment conseillé à deux députés libéraux d'écourter leur visite à Taïwan afin d'éviter toute confusion quant à la politique d'Ottawa de ne pas reconnaître l'île autonome comme un pays indépendant.

Dylan Loh, professeur à l'Université technologique de Nanyang à Singapour et spécialiste de la politique étrangère chinoise, a mentionné que Pékin a besoin de meilleures relations diplomatiques avec les autres pays et espère tirer profit des réactions suscitées par la politique étrangère agressive de Washington.

Les dirigeants chinois sont également confrontés à un taux de chômage des jeunes élevé et à des difficultés sur le marché immobilier, a-t-il ajouté.

«Du point de vue de Pékin, la situation n'est pas perçue isolément. Le Canada est considéré comme faisant partie intégrante d'un contexte plus large, a-t-il expliqué. Il s'agit notamment de créer un environnement extérieur géopolitique et économique favorable» pour que la Chine se sente en sécurité.

M. Loh s'attend à ce que MM. Carney et Xi signent des accords «faciles à conclure» et fassent «allusion à une réinitialisation des relations ou à un nouveau départ», mais cela aura un prix.

«Il est clair qu'en échange d'une normalisation des relations économiques, Pékin exigera une position moins antagoniste du Canada vis-à-vis de ses intérêts», a-t-il affirmé.

Pékin a demandé à plusieurs reprises à Ottawa de reconnaître sa responsabilité dans la rupture des relations diplomatiques. M. Loh a estimé qu'Ottawa pourrait se montrer plus conciliant en privé sans «céder publiquement aux pressions» et sans pour autant satisfaire pleinement la Chine.

«Ils veulent voir que le Canada a tiré les leçons de cette expérience, et cela doit se manifester d'une manière ou d'une autre», a-t-il souligné.

Mark Carney a évoqué la nécessité de renforcer la coopération commerciale et environnementale avec la Chine, tout en évitant d'impliquer Pékin dans les secteurs touchant à la sécurité nationale ou à l'Arctique.

Faire preuve de prudence

Selon M. Loh, la Chine n'aime généralement pas compartimenter les relations et préfère lier le comm erce, la sécurité et d'autres domaines. Il a toutefois précisé que Pékin a accepté un engagement limité avec les homologues du Canada, comme l'Union européenne.

Mme Nadjibulla estime que des avancées pourraient être réalisées dans le domaine de l'énergie, notamment un accord pour exporter davantage de pétrole et de gaz canadiens vers la Chine et, éventuellement, des énergies propres.

Elle a ajouté que, quels que soient les progrès concrets, le Canada doit résister à toute tentative de la Chine de laisser entendre qu'Ottawa est en «alignement stratégique» avec la Chine, alors que le seul objectif de M. Carney est un «engagement économique pragmatique».

«Pékin tentera d'exploiter ce voyage comme une victoire diplomatique, et de l'intégrer à son discours stratégique plus large visant à présenter la Chine comme une grande puissance plus responsable, en la contrastant avec les États-Unis, et, bien sûr, en attirant l'attention sur les difficultés que le Canada rencontre actuellement avec les États-Unis», a-t-elle avancé.

«Nous devons faire preuve de beaucoup plus de prudence à cet égard», a-t-elle précisé.

Mme Nadjibulla a ajouté que toute initiative du Canada sera scrutée de près par Washington en vue des négociations prévues cette année sur l'Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM).

Cette visite aura également des répercussions concrètes sur les relations du Canada dans la région indo-pacifique, où de nombreux pays tentent de résister aux pressions exercées par Washington et Pékin.

Graham Shantz, président du Conseil commercial Canada-Chine, a indiqué que M. Carney pourrait adopter l'approche australienne consistant à continuer de critiquer la Chine sur la question des droits de la personne tout en poursuivant des échanges commerciaux bénéfiques aux deux économies.

Il a affirmé que le Canada «sous-investit» en Chine, au détriment des fabricants, des fournisseurs de services et des établissements d'enseignement.

M. Shantz, dont le groupe organise un banquet vendredi à Pékin, a indiqué que le Canada devrait également aborder avec la Chine des questions comme la politique de change.

«Il sera essentiel pour le Canada et ses intérêts de bien comprendre nos objectifs et la manière de les négocier, compte tenu du fonctionnement de la Chine, a-t-il souligné. La Chine est généralement très bien préparée pour comprendre qui elle est et ce qu'elle veut. Il est important que le Canada soit bien préparé.»

La Chine devrait lancer son prochain plan quinquennal en mars. Selon M. Shantz, il serait judicieux que Mark Carney recherche des secteurs où le Canada pourrait tirer profit de partenariats économiques.

Le premier ministre devrait retourner en Chine pour le sommet de l'APEC en novembre. M. Shantz a indiqué que ce serait l'occasion de faire le point sur l'état des relations économiques.

L'enjeu des droits de douane

Un enjeu majeur cette semaine sera les droits de douane élevés imposés par la Chine sur le porc, le canola et les fruits de mer canadiens. La Chine a imposé ces droits de douane après qu'Ottawa a ordonné des droits de douane sur les véhicules électriques, l'acier et l'aluminium chinois.

Les premiers ministres des provinces de l'Ouest et de l'Atlantique espèrent que la Chine lèvera ces droits de douane. Mais le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, a déclaré mardi qu'il était «très préoccupé» par la perspective que le Canada abandonne les politiques tarifaires qu'il juge nécessaires pour protéger le secteur automobile.

Les experts affirment que les droits de douane sur les automobiles répondent aux préoccupations canadiennes concernant la production subventionnée de la Chine, qui inonde le marché et désindustrialise les secteurs locaux. Les droits de douane canadiens ont cependant suivi de près des mesures quasi identiques prises par Washington, qui soutient depuis longtemps que les voitures chinoises pourraient représenter un risque pour la sécurité nationale.

Pékin perçoit Ottawa comme complice des efforts américains visant à freiner l'essor économique de la Chine.

M. Loh a souligné l'importance pour les Canadiens de modérer leurs attentes concernant la visite de M. Carney.

«Il existe de profonds désaccords entre le Canada et Pékin, et une seule visite ne suffira pas à les résoudre», a-t-il rappelé.

The Canadian Press, La Presse Canadienne