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OMS: une Canadienne orchestre la lutte contre la variole simienne

durée 10h00
11 juin 2022
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Temps de lecture   :  

7 minutes

Par La Presse Canadienne, 2022

MONTRÉAL — La responsable technique de la lutte contre la variole simienne au sein du Programme des urgences sanitaires de l'Organisation mondiale de la santé est une Canadienne qui a fait sa formation médicale à l'Université McGill.

Après avoir grandi à Thunder Bay et à Ottawa, la docteure Rosamund Lewis a étudié la médecine à Montréal, avec une spécialité en épidémiologie, et y a pratiqué la médecine familiale pendant quelques années avant de rejoindre les rangs de l'OMS.

La Presse Canadienne l'a rejointe à Genève, en Suisse, où elle joue un rôle de premier plan dans la réponse de l'agence onusienne de la santé à cette éclosion d'une maladie dont 99 % de la planète n'avait jamais entendu parler il y a deux mois.

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On a un peu l'impression que la variole simienne est sortie de nulle part. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet?

C'est très, très intéressant. La maladie n'est pas sortie de nulle part. Elle est connue dans le centre et dans l’ouest de l’Afrique depuis les années 1970. Le virus de la variole simienne a été identifié pour la première fois en 1958 au Danemark, dans une colonie de singes qui étaient utilisés pour des recherches scientifiques. C’est pour cela qu’on l’a appelée «variole simienne», parce qu’à ce moment-là, la variole (humaine) circulait toujours; c’était une maladie similaire, mais chez des singes.

Que sait-on de la propagation de la maladie?

On pense qu’elle se propage par des rongeurs, mais on ne connaît pas le réservoir. En Afrique, on a trouvé le virus dans des funisciures de Kuhl, des cricétomes des savanes, des gliridés, des trucs du genre. Les gens chassent dans la forêt et ramènent cette viande sauvage qu’ils doivent préparer. C’est le genre d’exposition traditionnelle (au virus). Ça pourrait même être la famille qui consomme de la viande qui n’a pas été suffisamment cuite. Et puis cette viande peut aussi être mise en vente au marché, donc même des gens qui n’ont aucune exposition personnelle à la forêt peuvent être exposés. Mais un autre facteur important est que la variole (humaine) a été éradiquée en 1980, donc les gens qui sont nés après 1980, ou dans certains pays dans les années 1960 ou 1970, n’ont pas eu la chance d’être vaccinés contre la variole.

La variole simienne avait-elle déjà été vue en Occident auparavant?

Il y avait eu deux cas au Royaume-Uni en 2021 et deux aux États-Unis aussi en 2021. Et il y avait eu une éclosion aux États-Unis en 2003, mais ça n’avait rien à voir avec la situation actuelle. C’était très étrange. Il s’agissait de chiens de prairie qui avaient été importés pour être vendus comme animaux de compagnie, puis des enfants ont commencé à être malades après avoir été griffés ou mordus. Ça a pris environ trois mois à comprendre la nature de l’éclosion et à l’endiguer.

Comment la maladie se présente-t-elle typiquement?

La plupart des gens ont une présentation moins sévère que la présentation classique. C’est très agaçant et irritant. Ça peut être douloureux et il peut y avoir des démangeaisons. Ça peut aussi laisser des cicatrices importantes. Mais combien de gens n’ont pas eu besoin de sortir de chez eux pour chercher des soins? On ne le sait pas. Souvent ils émergent après sept ou dix jours parce qu’ils veulent soulager leurs symptômes, mais ça pourrait seulement être la pointe de l’iceberg.

Comment l’éclosion actuelle a-t-elle commencé?

Nous avons reçu des informations du Royaume-Uni, encore une fois. C’était une voyageuse qui rentrait du Nigéria et on a découvert qu’elle avait la variole simienne. Et là je me suis dit, "ok, c’est parti". Le Royaume-Uni a trouvé une éclosion au sein d’une famille, et c’était totalement inattendu parce qu’il s’agissait de trois membres d’une même famille. C’était la première fois qu’on voyait la variole simienne à l’extérieur de l’Afrique chez quelqu’un qui n’avait pas récemment voyagé, donc ça c’était nouveau. (Les Britanniques) ont ensuite trouvé dans leurs laboratoires quatre échantillons qui testaient positifs et qui provenaient d’hommes qui avaient des relations sexuelles avec d’autres hommes. Et puis au même moment le Portugal rapportait une éclosion de gens qui présentaient des lésions sans diagnostic. C’était négatif pour l’herpès, négatif pour la syphilis, donc les Portugais ont cherché de l’information et assez rapidement, le Portugal et le Royaume-Uni ont compris qu’ils faisaient face à la même chose. Il était question d’hommes qui avaient des relations sexuelles avec d’autres hommes, qui avaient participé à certains événements, puis qui étaient rentrés chez eux. Les premiers cas étaient tous associés à des voyages en provenance du centre de l’Europe. Et c’est un peu là où nous en sommes, sauf que nous voyons de nombreux cas et ça se propage dans ce groupe de gens qui ont des contacts physiques fréquents avec plus d’une personne, possiblement dans un très court laps de temps, donc les conditions sont propices pour une transmission et une propagation rapide.

Quel est l’état actuel de la situation?

Les pays commencent à voir des cas qui ne sont pas sur les listes de contacts, donc toutes les chaînes de transmission ne sont pas détectées. Il y a environ 200 cas au Royaume-Uni. Des gens commencent à demander des soins, mais ils ne savent pas nécessairement comment ils ont été infectés.

De quelles armes disposons-nous face à cette maladie?

La première stratégie est l’information, la deuxième est le traçage des contacts, et la troisième, évidemment, est la quarantaine, mais peut-être aussi la vaccination, mais ce n’est pas évident parce que le vaccin n’est pas disponible partout. Il y a des recherches qui se font et on savait que (cette éclosion) risquait de se produire, mais (les produits) sont nouveaux et ils viennent d’arriver sur le marché et certains des anciens vaccins contre la variole ne peuvent pas être utilisés. Je ne dirais pas que l’éclosion arrive au bon moment parce que nous ne sommes pas totalement prêts avec nos contre-mesures, mais des contre-mesures sont prêtes, elles ont été développées; elles ne sont tout simplement pas encore largement disponibles pour le moment. Donc ça devient encore une question d’équité, de savoir quand les pays pourront avoir accès aux produits dont ils ont besoin quand ils en ont besoin.

Cette éclosion survient alors qu’on émerge à peine de deux années de pandémie. Y a-t-il un risque qu’il y ait une certaine «fatigue» au sein de la population, que les gens se disent, «ah non, pas encore un autre virus!», et que ça nuise aux efforts pour l’endiguer?

Oui, tout à fait. Cette éclosion a évolué de cette manière parce que les gens voulaient recommencer à voyager, à voir d’autres gens. Les gens en ont assez d’être confinés chez eux ou isolés. Le désir de retrouver nos parents et nos amis est très humain. Souvent, les premières lésions sont dans la région génitale ou dans la région anale. Elles peuvent évidemment être très douloureuses, mais elles ne progressent pas toutes aux mains et aux pieds, donc parfois la condition ne sera pas visible à ceux avec qui on passe du temps.  Vous savez, on ne veut pas empêcher des événements comme ceux de la fierté, mais on veut éviter d’autres événements amplificateurs, comme on dirait que ça s’est produit en Europe de l’Ouest. On dirait que le virus s’est implanté dans une population qui peut facilement le propager. Donc on veut éviter de nouveaux événements amplificateurs et on veut que les gens aient l’information dont ils ont besoin pour se protéger et pour protéger les autres.

On a l’impression que les cas se multiplient rapidement. Qu’en est-il vraiment?

Cette explosion apparente est en partie due à tous ces cas qui attendaient (un diagnostic). Comme je l’ai expliqué tantôt, les Portugais ont levé la main parce qu’ils avaient tous ces cas (non identifiés). Quand l’information est devenue disponible, les laboratoires ont commencé à tester les spécimens qu’ils avaient et à appeler des gens, mais il y a aussi des gens qui ont commencé à se manifester en disant, «j’ai peut-être eu ça». Donc on a peut-être deux ou trois semaines de retard dans l’analyse des dossiers. Et évidemment, pendant cette période, les gens qui ne savaient pas ce qu’ils avaient ont pu continuer à propager le virus. On ne sait pas encore exactement où nous sommes dans la chaîne de transmission, mais il y a une deuxième vague. Il y a une transmission communautaire, une expression que nous avons appris à bien connaître depuis deux ans. Mais les transmissions se produisent encore essentiellement parmi les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes, et c’est pour ça que nous disons qu’il y a une occasion (d’endiguer la situation). Et donc présentement, nous nous affairons activement à faire circuler l’information et à développer des capacités techniques de diagnostic.

Donc il y a une occasion d’agir qu’on ne doit pas rater?

Oui, et il est crucial d’en profiter avant que le virus atteigne un public plus général, des membres de la famille, des enfants, des gens vulnérables, par exemple les gens qui sont séropositifs. Mais il ne faut pas être alarmiste. La vaste majorité des cas sont toujours rapportés dans ce groupe, donc c’est là que la transmission se fait, et il n’est pas trop tard pour bloquer l’éclosion dans ce groupe, même si ça peut être difficile. Cela étant dit, il y a encore beaucoup de choses qu’on ne sait pas au sujet de ce virus et il faut être honnête et l’admettre. Le virus lui-même a peut-être subi des changements qui le rendent plus transmissible, mais nous avons certainement constaté que les comportements le rendent plus transmissible. Cette maladie se présente comme une maladie infectieuse qui peut se propager lors de contacts étroits, y compris des contacts sexuels. Donc le message à la population est: éduquez-vous, apprenez à reconnaître les signes et symptômes, sachez dans quelles circonstances vous pourriez être infectés, protégez-vous et protégez les autres, et en cas de doute allez chercher un diagnostic… L’information est là, elle est disponible.

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Les propos de la docteure Lewis ont été abrégés et condensés à des fins de concision et de clarté. La conversation a eu lieu le 6 juin 2022.

Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne