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Un envoyé américain exhorte le Canada à lutter contre l'antisémitisme

durée 18h30
4 août 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

6 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — L'envoyé spécial du président américain Donald Trump pour la lutte contre l'antisémitisme exhorte le Canada à révoquer des visas et à élargir les listes de personnes liées au terrorisme afin d'endiguer la montée de la haine contre les Juifs.

Le rabbin Yehuda Kaploun, qui a passé sept ans de son enfance à Ottawa, a été nommé en décembre dernier envoyé spécial des États-Unis chargé de surveiller et de lutter contre l'antisémitisme, un poste de rang d'ambassadeur.

«Mon message au Canada est le suivant: vous devez faire mieux», a déclaré M. Kaploun à La Presse Canadienne la semaine dernière lors d’une visite à Ottawa.

M. Kaploun a expliqué avoir choisi de se rendre à Ottawa, car les États-Unis s’inquiètent de la flambée des actes d'antisémitisme au Canada, dont témoignent les statistiques sur la criminalité et les rapports des organisations juives du pays. La police canadienne a recensé 788 crimes de haine visant des Juifs en 2025, contre 492 en 2021.

Un peu partout au Canada, des écoles et des commerces juifs ainsi que des synagogues ont été la cible de fréquentes fusillades et d’alertes à la bombe.

M. Kaploun a souligné que, juste avant son arrivée à Ottawa, des coups de feu avaient été tirés sur le consulat américain à Toronto pour la deuxième fois depuis mars et que deux boulangeries tenues par des Juifs avaient été attaquées à Toronto, dont l’une par balles.

Un immeuble abritant un restaurant casher à Montréal a été victime des flammes cette fin de semaine; la police a déclaré enquêter sur cet incident comme s’il s’agissait d’un incendie criminel, mais n’avait pas encore identifié de mobile mardi matin. Au moins deux membres du Congrès américain ont par la suite exprimé leur solidarité avec la communauté juive de Montréal.

«Le niveau de haine au Canada est incroyablement élevé, et malheureusement, face à l’inaction du gouvernement, j’arrive ici au lendemain d’une attaque par coups de feu contre notre consulat et de l’agression de (deux) commerces juifs à Toronto — et pourtant, la réaction semble contenue», a déclaré M. Kaploun.

Il a ajouté que son bureau avait été «submergé» d’appels de citoyens canadiens qui ne se sentent pas en sécurité dans leur pays.

M. Kaploun a indiqué que cela n’avait plus rien à voir avec le Canada dont il se souvient depuis son enfance; il a fréquenté l’ancienne école primaire Hillel Academy, dans le centre-ville d’Ottawa, de 1974 à 1981. Il a ajouté que le Canada faisait alors un meilleur travail pour enseigner aux enfants la Shoah et l’importance de l’inclusion.

«Quand je jouais dans la rue, je jouais avec des enfants non juifs. Nous jouions tous ensemble. Et si ma kippa tombait, le jeu s’arrêtait et quelqu’un me la rapportait. On ne voit plus cela aujourd’hui», a-t-il soutenu.

Dans un message aux médias, le cabinet du premier ministre Mark Carney a indiqué que son gouvernement avait pris des mesures pour endiguer les agressions antisémites.

«C’est ce que ce gouvernement met en œuvre, grâce à des lois plus strictes, à des investissements dans la sécurité des communautés et à des efforts accrus pour favoriser la cohésion communautaire», a écrit la porte-parole Renée LeBlanc Proctor.

Elle a énuméré diverses nouvelles lois, des engagements de financement et des programmes de lutte contre la radicalisation.

«Ce gouvernement continuera à œuvrer pour un pays où nos différences sont respectées et où les Canadiens juifs peuvent vivre ouvertement, pleinement et joyeusement dans la vie publique.»

L'envoyé fait des comparaisons avec l'Allemagne nazie

M. Kaploun a comparé la situation actuelle au Canada à l’année où Adolf Hitler a instauré le Troisième Reich.

«Les niveaux d’antisémitisme observés ici au Canada rivalisent avec ceux de l’Allemagne de 1933. Aux États-Unis aussi, nous étions confrontés à ce même problème, et nous y faisons face au quotidien», a-t-il déclaré.

Le Centre mondial de commémoration de l’Holocauste indique que c’est en 1933 que l’Allemagne est devenue un État policier sous le Troisième Reich, qui a adopté des lois raciales interdisant aux Juifs l’accès à la fonction publique, au système judiciaire et aux sphères culturelles, avant de lancer une campagne systématique d’extermination qui a coûté la vie à près de six millions de Juifs.

Doris Bergen, professeure émérite de l’Université de Toronto qui a dirigé le programme d’études sur la Shoah, a remarqué que si les analogies avec l’époque nazie sont presque inévitables, les contextes sont très différents — et que les comparaisons avec le régime hitlérien ne font que détourner l’attention des menaces actuelles auxquelles le peuple juif est confronté.

«On se laisse prendre par ce débat au lieu de mener celui dont nous avons besoin, selon moi, à savoir ce qui se passe ici et maintenant, sous nos yeux, a-t-elle déclaré. Nous savons que ces choses se produisent et qu’elles sont terribles.»

Mme Bergen a rappelé qu’en 1933, le parti nazi concentrait sa répression sur les communistes et prenait pour cible les personnes handicapées, tout en soutenant le boycottage des commerces juifs.

La police allemande encourageait la violence de rue contre les Juifs et d’autres groupes, a-t-elle précisé, tandis que la police canadienne enquête sur les agressions antisémites en tant que crimes violents.

M. Kaploun a suggéré que le Canada devrait s’inspirer des États-Unis en recourant aux listes d’organisations terroristes et aux révocations de visas pour interdire l’entrée sur le territoire à des groupes et à des individus, y compris des mandataires iraniens, qui cherchent à «semer la discorde».

Il a également fait valoir qu’Ottawa devrait sanctionner les universités qui font en sorte que les étudiants juifs ne se sentent pas en sécurité.

«Lorsque des professeurs tiennent en cours des propos pro-palestiniens sans être tenus de rendre des comptes, ou disent aux étudiants que s’ils ne partagent pas leur philosophie, ils n’ont rien à faire dans leur cours, ces personnes n’ont pas leur place parmi les enseignants», a-t-il déclaré.

Lorsqu’on lui a demandé s’il estimait que soutenir les Palestiniens était antisémite, M. Kaploun a répondu que les Juifs ne devaient pas être tenus pour responsables des actions d’Israël ni se voir refuser l’accès aux espaces communautaires.

«Nous croyons fermement à la liberté d’expression, mais cela ne vous donne pas le droit de porter atteinte à la liberté de religion d’autrui ni à sa capacité à pratiquer librement sa foi», a-t-il soutenu.

Lutter contre la haine en ligne

Si M. Kaploun a indiqué que la haine antisémite était souvent alimentée par la rhétorique en ligne, il s’est peu exprimé sur le rôle des géants américains de la technologie proches de l’administration Trump.

Elon Musk, propriétaire de la plateforme de réseaux sociaux X, a été accusé par les régulateurs européens de ne pas en faire assez pour lutter contre les discours de haine et la désinformation en ligne.

M. Kaploun a affirmé que M. Musk «avait réduit le niveau d’antisémitisme sur X de près de 25 à 30 %» en identifiant les pays d’origine des comptes présents sur la plateforme. Ce changement a permis de repérer les faux comptes diffusant des informations sur les atrocités commises à Gaza, a-t-il indiqué.

«X, je pense, est un pionnier qui montre au monde entier comment on peut lutter contre ce genre de phénomènes», a-t-il ajouté.

L’organisation israélienne CyberWell, qui surveille l’antisémitisme en ligne, a indiqué cette année que X était, parmi les quatre principales plateformes de réseaux sociaux, la plus réticente à supprimer les discours de haine et les déformations concernant la Shoah.

M. Kaploun s’est montré particulièrement critique à l’égard de la décision du gouvernement Carney de supprimer le poste d’envoyé spécial chargé de l’antisémitisme et de le remplacer par un conseil consultatif sur l’inclusion.

L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, dont le Canada est membre, précise que ses «délégations sont présidées par des ambassadeurs ou des hauts fonctionnaires». M. Kaploun a fait valoir que le Canada devrait disposer d’un envoyé spécial dans le cadre de son adhésion.

Il a déclaré que le Canada avait, à tort, remplacé le poste d’envoyé par un conseil composé de «personnes ayant un parti pris manifeste à l’égard de la communauté juive». Il a refusé de les identifier.

«Certains membres du conseil ont participé à des rassemblements pro-palestiniens. Cela devrait être un critère non négociable lorsqu’il s’agit de déterminer qui doit siéger au sein d’un conseil chargé de protéger la communauté juive», a-t-il indiqué.

Interrogé à ce sujet, M. Kaploun a affirmé que la question ne portait pas sur le soutien à la Palestine, mais plutôt sur la «réaction timide» des responsables du conseil lorsque des manifestations contre le gouvernement israélien diffament le peuple juif.

La porte-parole de M. Carney a déclaré que le conseil sur l’inclusion mis en place par le premier ministre avait pour objectif de favoriser la cohésion sociale.

«Le premier ministre a expressément chargé le conseil de commencer ses travaux en s’attaquant à l’antisémitisme, notamment en réévaluant sa nature, son ampleur et ses facteurs déterminants au Canada, en élaborant une approche pangouvernementale visant à protéger les Juifs canadiens, en améliorant la recherche et la collecte de données sur les incidents motivés par la haine, et en mesurant l’impact de nos efforts», a écrit Mme LeBlanc Proctor.

Dylan Robertson, La Presse Canadienne