Une usine de lait végétal à l'origine de l'épidémie de listériose, selon l'ACIA

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Par La Presse Canadienne, 2026
TORONTO — Des documents détaillant l'inspection d'une usine de production de boissons, qui serait à l'origine d'une épidémie mortelle de listériose, révèlent que celle-ci a été citée pour plusieurs infractions qui n'avaient pas été rendues publiques auparavant. Certaines d'entre elles laissaient entendre, selon des experts, qu'elle aurait pu créer un «nid à listeria».
La Presse Canadienne a obtenu, grâce à une demande d’accès à l’information, une copie d’un rapport d’inspection mené par l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) dans une usine de Pickering, en Ontario, qui conditionnait plusieurs types de laits végétaux initialement rappelés le 8 juillet 2024 par l’ACIA en raison de craintes de contamination par la listeria.
L’Agence de la santé publique du Canada a indiqué que l’épidémie avait entraîné 20 cas de maladie signalés, 15 hospitalisations et 3 décès.
Les problèmes constatés par les inspecteurs entre le 26 juin 2024 et le 22 août 2024 comprennent de la condensation au plafond et de la peinture écaillée au sol dans les zones de pasteurisation de Joriki, l'usine tierce qui conditionnait du lait de soja, d'amande et de coco pour les marques Silk et Great Value. La chaîne de production de Pickering a été immédiatement fermée après le rappel et n'a jamais repris ses activités.
Bien que certaines parties du document aient été caviardées, des experts en sécurité alimentaire affirment que les détails visibles révèlent des «signaux d'alerte majeurs» dans l'usine qui auraient dû inciter les autorités sanitaires à agir plus tôt.
«L'ACIA aurait dû inspecter cette usine à une fréquence bien plus élevée», a affirmé Lawrence Goodridge, professeur en sécurité alimentaire à l'Université de Guelph.
«Cela aurait pu être évité.»
En réponse aux critiques selon lesquelles elle aurait dû détecter ces infractions plus tôt, l'ACIA a déclaré qu'il incombait à l'entreprise de produire des aliments sûrs et que le rôle de l'agence fédérale consistait à mener des inspections et à exercer une surveillance fondée sur les risques.
Joriki n’avait pas été classé comme présentant un risque élevé par l’ACIA en 2021, selon un modèle que l’agence fédérale est depuis en train d’adapter pour tenir compte des préoccupations potentielles en matière de sécurité alimentaire, des plaintes des consommateurs et des tendances historiques.
«L'épidémie de listériose de 2024 a souligné l'importance d'une surveillance rigoureuse dans les catégories de produits émergentes, comme les boissons à base végétale, et l'ACIA prend des mesures décisives pour moderniser et renforcer ses systèmes», a déclaré l'agence fédérale.
Danone Canada, qui commercialise les produits Silk, a déclaré ne pas être en mesure de répondre en raison de procédures judiciaires en cours. L’entreprise, Wal-Mart Canada et Intact Assurance ont conclu en novembre un règlement à l’amiable de 6,5 millions $ dans le cadre d’un recours collectif intenté par des Canadiens ayant acheté ou consommé le lait végétal rappelé.
Joriki a cessé ses activités à la fin de l’année 2024. Son représentant désigné par le tribunal n’a pas répondu aux demandes de commentaires répétées concernant cette inspection, formulées par courriel et par message vocal pendant plus d’un mois.
La Presse Canadienne tente depuis 2024 d’obtenir des commentaires de Joriki sur la couverture médiatique liée à l’épidémie, mais n’a jamais reçu de réponse.
Joriki a contesté les allégations de l'ACIA auprès du Globe and Mail, affirmant dans un article de décembre 2024 qu'elle disposait d'un programme de surveillance de la listeria, qui comprenait des prélèvements sur la chaîne de production et des tests sur les produits finis.
L'entreprise a également déclaré que l'ACIA n'avait jamais soulevé de préoccupations concernant son programme avant l'épidémie.
Signaux d'alerte
La Listeria est omniprésente dans l'environnement et peut se propager facilement dans les usines de transformation alimentaire, ce qui rend indispensable la stérilisation de chaque recoin des installations.
Lori Burrows, microbiologiste à l'université McMaster de Hamilton, a soulevé que la peinture écaillée mentionnée dans le rapport de l'inspecteur constituait donc un problème majeur pour la désinfection.
«C'est comme la différence entre essuyer un plan de travail et essuyer une pelouse», a expliqué Mme Burrows.
Les bactéries se développent également dans les environnements humides, tels que les surfaces présentant de la condensation, ce qui, selon le rapport, a été constaté au plafond dans les zones de dosage et de pasteurisation de l'usine de Joriki.
Non seulement la condensation constitue un environnement idéal pour la prolifération de la listeria, mais le fait qu’elle se trouvait au plafond signifie qu’elle aurait pu s’égoutter directement sur les produits, a-t-elle ajouté.
L'inspection fédérale a également révélé que des déchets et des cartons vides s'étaient accumulés dans la zone de chargement, ce qui, selon M. Goodridge, aurait pu attirer des souris et des rats porteurs de maladies.
«Cela me montre des défaillances systémiques dans l'usine en matière de sécurité alimentaire, un manque, un manque flagrant, de procédures de sécurité alimentaire», a-t-il déclaré.
«L'usine où la boisson était fabriquée était peut-être un véritable nid à Listeria.»
Échec pour la sécurité alimentaire
L'une des premières leçons que la professeure Claudia Narvaez-Bravo enseigne à ses étudiants en matière de sécurité alimentaire à l'Université du Manitoba consiste à élaborer un plan pour contrôler et prévenir la contamination. Dans le secteur, cette étape est connue sous le nom d'analyse des risques-Points critiques (connu sous le nom d'HACCP).
La politique de Santé Canada en matière de listeria repose sur les principes HACCP d’identification, d’évaluation et de contrôle des risques pour la sécurité alimentaire.
Le rapport d’inspection de l’ACIA indique, dans une entrée partiellement caviardée, que l’usine «ne mentionne pas la listeria comme un danger».
Même sans connaître le contexte complet, Mme Narvaez-Bravo a affirmé que l'absence de ce principe fondamental était préoccupante.
«Lorsqu’on traite d'aliments prêts à consommer, la Listeria monocytogenes est toujours un problème. Il faut toujours garder la Listeria monocytogenes à l’esprit», a-t-elle déclaré.
«Le fait qu’ils ne l’aient pas répertoriée et qu’ils ne disposaient pas d’un programme d’hygiène adéquat indique clairement que cette combinaison était source de problèmes.»
L'inspection indique également que le produit fini «n'est pas testé pour la Listeria.»
Dans un rapport ultérieur, l'agence fédérale a déclaré que Joriki «n'avait pas correctement mis en œuvre les prélèvements environnementaux et les tests sur les produits finis».
«En gros, il s'agit d'un manquement aux principes fondamentaux de la sécurité alimentaire dans cet établissement en particulier», a résumé Mme Narvaez-Bravo.
Hannah Alberga, La Presse Canadienne